Dans le paysage des fictions diffusées durant le mois de Ramadan, rares sont celles qui parviennent à marquer durablement l'imaginaire collectif. La troisième saison de Bnat Lalla Mennana semble pourtant relever ce défi. Treize ans après ses premières diffusions, la série revient à l'écran avec un récit renouvelé et une identité culturelle plus affirmée. Dès les premiers épisodes, les héroïnes se retrouvent plongées dans l'univers des hadarat, ces ensembles féminins qui interprètent la Hadra Chefchaounia. À travers plusieurs scènes musicales, la fiction met en avant des chants issus du répertoire du nord du Maroc, accompagnés de costumes traditionnels fidèlement reproduits. Parmi les morceaux interprétés figure "Kawyani Mekouiya", une chanson jeblie profondément ancrée dans la mémoire collective. La série reprend également "Al Ansor Essafi", du chanteur Lahcen Laâroussi, figure emblématique de la musique chamalie. Très vite, ces séquences musicales dépassent le cadre de la télévision. Sur TikTok et Instagram, les refrains circulent, sont repris, chantés et parfois remixés par des internautes venus de différentes régions du Maroc. Certains cherchent à comprendre les expressions jeblies, tandis que d'autres en expliquent le sens. En quelques semaines, ce patrimoine musical local s'est transformé en tendance nationale. La Hadra chefchaounia, un héritage spirituel et féminin Loin de se réduire à un simple élément folklorique, la Hadra Chefchaounia constitue une tradition spirituelle profondément enracinée dans l'histoire de Chefchaouen. Héritée des pratiques du samaâ soufi apparues au Maghreb dès le VIIe siècle de l'Hégire, la hadra désigne un moment de présence spirituelle au cours duquel chants et rythmes accompagnent les invocations et le dhikr. À Chefchaouen, cette pratique a progressivement évolué vers une forme musicale singulière portée par des ensembles féminins appelés hadarat. Les chanteuses y interprètent des poèmes mystiques célébrant Dieu et louant le prophète Mohammed, soutenues par les percussions du bendir, de la taârija ou de la derbouka. Pendant longtemps, cet art s'est transmis dans la discrétion des maisons, des cercles spirituels ou lors de célébrations religieuses comme le Mawlid. Ce n'est qu'au début des années 2000 que certaines musiciennes ont commencé à l'emmener sur scène, ouvrant progressivement cette tradition au public. Un retour marqué par un virage narratif La troisième saison de Bnat Lalla Mennana se distingue également par un tournant dans son récit. L'histoire se déroule désormais une vingtaine d'années après les événements des premières saisons diffusées en 2012 et 2013. Les héroïnes ne sont plus les jeunes femmes d'autrefois, mais des mères confrontées à des réalités sociales plus complexes. La série aborde ainsi des thèmes rarement explorés dans les productions populaires du Ramadan, notamment le terrorisme, certaines dérives sociales ou les tensions familiales. Certaines scènes ont d'ailleurs suscité débats et critiques parmi les téléspectateurs. Dans ce contexte, la musique occupe un rôle apaisant et structurant. Elle permet d'ancrer le récit dans une dimension culturelle forte tout en rappelant l'univers musical qui caractérise l'œuvre depuis ses origines. En effet, bien avant la série télévisée, l'histoire de Bnat Lalla Mennana provenait d'une pièce de théâtre où les chants traditionnels faisaient déjà partie intégrante des scènes de mariages et des moments festifs. L'introduction de la Hadra Chefchaounia s'inscrit donc dans la continuité de cet héritage narratif, développé notamment par les scénaristes Nora Skalli, Samia Akariou et Jawad Lahlou. Une fiction qui fait rayonner une région Dans un paysage audiovisuel souvent critiqué pour son manque de diversité culturelle, Bnat Lalla Mennana adopte une approche différente. La série assume pleinement son ancrage dans le nord du Maroc, en intégrant le dialecte local, les chants traditionnels et les références culturelles de la région. Cette attention portée aux détails se retrouve également dans l'esthétique de la série. Les costumes, notamment les jellabas portées par les héroïnes, figurent parmi les éléments les plus commentés de ce Ramadan. Si la fiction n'échappe pas aux critiques, elle réussit néanmoins un pari rare dans la télévision marocaine : faire circuler une culture régionale à l'échelle nationale. En mettant en lumière la Hadra Chefchaounia, Bnat Lalla Mennana rappelle qu'une fiction ancrée dans une région peut, lorsqu'elle assume pleinement ses codes culturels, parler à tout un pays.