Essaouira s'apprête à retrouver du 25 au 27 juin son grand rendez-vous où les guembris dialoguent avec la world music. Derrière le Festival Gnaoua et Musiques du Monde, sa productrice Neila Tazi défend une ville pensée pour l'ouverture, une culture née du mouvement et un projet devenu au fil du temps une « infrastructure culturelle immatérielle » où la musique circule, relie, se transforme, se déplace. Suivez-nous sur WhatsApp Suivez-nous sur Telegram Devant les journalistes, Neila Tazi refuse les raccourcis. Elle ne présente pas un simple festival, mais une construction patiemment élaborée, qui a fini par dépasser son propre cadre. Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d'Essaouira, attendu du 25 au 27 juin, s'avance ainsi avec une promesse intacte et une ambition qui ne cesse de s'élargir. Elle ouvre d'abord sur ce qu'elle considère comme la matrice du projet, bien au-delà de la musique. «Essaouira est une ville pensée pour l'ouverture. Dès sa fondation au XVIIIe siècle, elle s'impose comme un port tourné vers le monde, organisé pour accueillir les échanges et faire circuler les hommes, les marchandises et les idées», explique-t-elle. Elle poursuit en rappelant que cette ville-port s'est construite au croisement des routes commerciales, spirituelles et humaines, avec une constante historique, celle d'accueillir, relier et transformer. Puis, elle replace immédiatement gnaoua dans cette généalogie. « La culture gnaoua porte cette mémoire. Née d'histoires de déplacements et de résistances, elle a fait du métissage une puissance créative. Elle rappelle que les cultures vivantes naissent du dialogue», dit-elle. Le festival ne serait alors que la forme contemporaine d'un mouvement beaucoup plus ancien. C'est dans cette continuité qu'elle revient à l'architecture du festival. «Ce festival repose sur deux piliers essentiels. Le premier, c'est qu'il est profondément marocain, un festival made in Morocco, fait par les Marocains pour les Marocains, qui a pourtant conquis les cœurs sur la planète internationale», dit-elle. Une manière d'assumer une tension constitutive entre enracinement et circulation. Essaouira branche le monde Neila Tazi insiste ensuite sur ce qui empêche toute réduction à un simple événement musical. «Ce festival est très original. Il est profondément marocain et en même temps ouvert sur le monde. Gratuité maintenue, accueil chaleureux, ouverture à tous les publics, l'esprit originel est intact», explique-t-elle. La continuité devient ici une forme de ligne de conduite, presque une discipline. Le second pilier élargit encore le cadre. «Le Festival d'Essaouira, c'est un engagement constant de presque trois décennies pour un vrai projet culturel, une vision, un projet structurant», poursuit-elle. La musique s'y déplace vers autre chose, un espace où s'articulent transmission, formation et réflexion. Neila Tazi en tire une formule qu'elle assume pleinement. «Nous sommes une infrastructure culturelle immatérielle», affirme-t-elle. L'expression dit autant la durée que la transformation, une manière d'inscrire le festival dans une logique qui dépasse largement le calendrier événementiel. Cette logique s'incarne dans la programmation, pensée comme un espace de rencontres et de frottements. Cette année, le festival met en regard des artistes venus de territoires marqués par les circulations maritimes et les dynamiques portuaires. Du Liban au Cameroun, des Etats-Unis à l'Inde, de la Palestine à l'Ethiopie, ces espaces partagent une mémoire des traversées. Leurs musiques en portent les traces, entre hybridation, improvisation et réinvention permanente. Pensée comme un terrain de dialogue, la programmation fait des fusions un principe actif plutôt qu'un effet de style. Les traditions s'y confrontent aux formes contemporaines, dans des trajectoires artistiques qui cherchent moins à fusionner qu'à se transformer au contact des autres. Essaouira devient ainsi un point de convergence où les langages musicaux se déplacent sans s'effacer. «Nous voulons offrir au public des moments uniques, des moments exceptionnels», explique Neila Tazi. Elle précise que ces instants concernent aussi les artistes eux-mêmes, confrontés à la puissance des maâlems et à la grammaire du guembri, qui reconfigure souvent leur propre rapport à la création. Le festival agit alors comme un espace de bascule. Cette dynamique se traduit concrètement par une programmation qui réunit plus de 400 artistes et une quarantaine de maâlems gnaoua. Les créations originales, les croisements inattendus et les hommages structurent un ensemble où la scène devient un lieu d'expérimentation autant que de mémoire. L'un des moments forts de cette édition sera consacré à Mustapha Baqbou, disparu l'année dernière. Figure majeure du groupe Jil Jilala, il a marqué durablement plusieurs générations de musiciens. Son héritage sera porté sur scène par plusieurs maâlems réunis pour prolonger sa mémoire dans un geste collectif de transmission. Lire aussi Culture Hommage : Mustapha Baqbou, gardien du temple et rockstar de la transe → Larguez les amarres, la culture prend le large Mais le festival ne se limite pas à la scène. Il se déploie aussi dans des espaces de réflexion et de formation. Le Forum des droits humains, créé en 2012, réunira chercheurs, artistes et penseurs autour du thème «Jeunesses du monde : liberté, identité, avenir». L'objectif est d'ouvrir un espace de débat ancré dans les réalités contemporaines et traversé par des regards multiples. En outre, le programme Berklee at the Gnaoua Festival propose un cadre d'apprentissage intensif réunissant des musiciens venus du Maroc, d'Afrique et d'ailleurs. Encadré par des professeurs de Berklee et des artistes confirmés, il articule exigence artistique et pratique collective, dans un espace où les traditions rencontrent les écritures contemporaines. Cette dynamique se prolonge avec la Chaire des Transitions, développée en partenariat avec l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P). Elle accompagne le festival dans une réflexion structurée sur les circulations culturelles et les hybridations artistiques, qui fondent sa logique. De l'ensemble de ces dispositifs se dégage une idée centrale que Neila Tazi résume sans détour. «Nous défendons une conviction simple, la culture est structurante. Elle relie, elle forme, elle projette», dit-elle. À ses yeux, la musique ne se contente pas d'être présentée, elle agit. Neila Tazi prolonge cette idée en redonnant au festival sa dimension la plus large. «À Essaouira, la musique ne se contente pas d'être célébrée. Elle est transmise, pensée et inscrite dans l'avenir», explique-t-elle. Et d'ajouter une image qui traverse l'ensemble du projet. «Parce qu'un port n'est jamais une fin. C'est toujours un point de départ». De fait, Essaouira n'est plus seulement un décor ou un cadre. Elle devient un espace de circulation, où se croisent histoires, mémoires et trajectoires artistiques. Une ville qui prolonge sa propre logique fondatrice, celle d'un lieu ouvert, traversé et transformé par le mouvement. Enfin, elle replace le festival dans ce qu'il est devenu au fil du temps, une communauté élargie, faite de continuités humaines autant qu'artistiques. Neila Tazi conclut en adressant un message de reconnaissance aux maâlems, aux artistes, aux partenaires publics et privés, aux autorités locales, mais surtout aux habitants d'Essaouira. «Les Souiris font vivre et entretiennent cette flamme», dit-elle. Une flamme qui, année après année, continue de transformer la musique en espace de passage, et le passage en forme de permanence.