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"La foi a besoin d'être inquiétée"
Entretien avec Rachid Benzine, professeur-chercheur
Publié dans L'Economiste le 02 - 03 - 2005


· Le doute est jugé salvateur
· Pour mieux lire le Coran, il faut de la transdisciplinarité
Enseignant-chercheur en herméneutique coranique contemporaine (science de la critique et de l'interprétation des textes religieux), Rachid Benzine ouvre des chantiers sur les lectures du Livre sacré et les interprétations qui en découlent. Il évoque aussi l'instrumentalisation des versets et propose une méthodologie d'analyse.
- L'Economiste: Quelle lecture peut-on faire du Coran pour mieux le comprendre?
- Rachid Benzine: Pour lire le texte coranique, il faut d'abord savoir que toute lecture, quelle qu'elle soit, est une lecture humaine. C'est toujours un homme, une femme qui va lire, comprendre et interpréter le Coran. Aujourd'hui, la lecture, ou les lectures du texte coranique, ne doit pas simplement être d'ordre intellectuel, mais plutôt s'inscrire dans le contexte de la société où la personne, qui est amenée à lire et interpréter le Coran, vit. Aujourd'hui, on ne peut pas nier qu'il y a des lectures littéralistes et des lectures fondamentalistes. On ne peut nier non plus la place que prend la religion dans les sociétés musulmanes où l'on arrive à ce que j'appelle l'obésité de la religion dans la mesure où tout est vu sous le prisme du religieux. Chaque phénomène tend à être expliqué uniquement à travers la variable religieuse. En procédant ainsi, on met la religion dans un état réducteur et simpliste. Car les phénomènes sont beaucoup plus complexes qu'ils n'en ont l'air. Autrement dit, il faut faire appel à différentes disciplines pour comprendre l'individu, la société dans laquelle il vit… Ce que je veux dire, c'est que la lecture est orientée dans un rapport Nord/Sud, située dans une mondialisation et dans des cultures dévastées par la modernisation marchande et une raison instrumentale. Si le musulman ne prend pas en compte la société dans laquelle il vit, à la fois les changements endogènes et les mouvements exogènes qui déstabilisent toutes les sociétés, sa lecture sera irrecevable. Car il doit à la fois faire une approche critique du texte, de la tradition musulmane, et de l'histoire critique au sens rigoureux et universitaire du terme. Mais aussi une critique de la société dans laquelle il vit au moment où il s'inscrit et de la politique de marchandisation du monde. C'est finalement une double critique. L'on ne peut lire le texte sans connaître son histoire, le discours tel qu'il a été articulé par le prophète, l'environnement anthropologique, sociologique, économique, politique et le système de parenté dans un contexte tribal et patriarcal… Ce sont autant d'éléments dont on fait l'impasse.
- Que pensez-vous de la nouvelle mouvance de prêches qui prennent des problèmes psychologiques pour de la spiritualité ?
- Nous connaissons le même phénomène que les télé-évangélistes américains protestants. Il s'agit de mettre en scène la religiosité et l'émotion liée à la religion. Les adeptes de cette mouvance font appel à un certain type d'écriture, de procédés littéraires, de procédés rhétoriques pour introduire les gens dans un monde, où le merveilleux fonctionne intensément. A coups de hadiths et de versets, on appuie le discours. Si l'on prend toutes les technologies de la mondialisation (Net, parabole…), on en fait une religion marchande. La religion devient un produit sur le marché. La mondialisation et les technologies confortent cette donne de la modernité marchande. Or, aucune technologie n'est innocente. Quand on intègre une technologie, on intègre la philosophie qui est derrière. C'est pour cela que beaucoup de gens deviennent schizophrènes lorsqu'ils passent par exemple des sciences dures aux sciences humaines. D'autres encore sont scientistes, positivistes parce qu'ils prétendent que la science est le critère ultime de vérité. C'est pour cela que vous avez des développements sur les miracles scientifiques dans le Coran pour conforter la croyance et dire que le texte est d'origine divine.
Le problème de ce type de lecture, c'est que la science évolue par hypothèse, elle peut donc changer de paradigme. Quelque chose qui peut être vraie aujourd'hui peut devenir fausse demain. Le problème, c'est qu'on veut absolument coller le texte coranique à la science. Et si la science demain se trompe, est-ce que le texte coranique serait faux? Là est la question.
- Vous dites que les versets ne sont pas des proverbes et qu'il y a un devoir de respect vis-à-vis du texte coranique…
- Il y a des questions qu'il faut se poser. Quand je dis que les versets ne sont pas des proverbes, c'est dans le sens où ce n'est pas un ensemble de versets que l'on trouve comme cela. Mais il s'agit de versets en lien dialectique avec ce qui précède et ce qui suit.
Ce que je veux dire par là, c'est que l'on ne se permet pas ces découpages avec un poème. Et pourtant, on le fait avec les textes sacrés. Je dis qu'il faut lire le texte, ensuite l'utiliser. Mais lire le texte avec une méthode, de la rigueur. Autrement dit, prendre le texte comme ensemble et avoir une approche holistique et pas une lecture atomiste, sélective et instrumentale. Car le texte coranique n'est pas arrangé de manière chronologique. Il n'est même pas arrangé de manière décroissante.
- Quelle est alors sa logique d'organisation?
- Pour moi, il faut trouver la structure de la Sourate. Et chaque Sourate est en lien avec d'autres sourates.
Ce qui permet une dialectique en ne cessant de renouveler son approche du texte coranique. Car à chaque fois, on va trouver des corrélations complètement différentes. Lorsque vous saisissez la structure d'un texte, vous saisissez à la fois la manière de penser, et d'articuler. Mais aussi des éléments qui sont des clés de lecture. Le verset 14 de Sourate Iqra illustre parfaitement cette thèse et la relation dialectique. Le verset 14 est un élément clé pour la compréhension. J'essaie de montrer que toute la sourate est une prière; avec «Iqraa» dans le sens de «Invoque».
«Il a appris à l'homme ce qu'il ne savait pas», «l'homme ne sait-il pas que Dieu le voit» (Verset 14). C'est une approche linguistique qui consiste à dire que nous ne faisons que réactiver ce qu'ont fait les premiers savants. Quand je parle de la recherche historique ou critique, on renoue avec les circonstances de la révélation -Assbab Annouzoul-. Ce que nous ne faisons plus.
- Il y a donc rupture?
- Il y a en fait une double rupture. L'une avec la tradition musulmane dans sa richesse et dans sa production classique entre les VII et XIIIe siècles. L'autre, c'est une rupture avec la modernité intellectuelle. Alors comment réactiver le meilleur de la tradition avec le meilleur de la modernité intellectuelle en termes d'outils et en faire une modernité endogène? Tout le travail est là. Parce que les cadres de pensées ont changé; il y a eu des ruptures mais aussi des continuités qu'il faut absolument prendre en compte. En d'autres termes, la lecture scientifique n'annule pas la lecture confessante. Au contraire, elle vient l'enrichir. Car en passant par toutes ces explications, je comprendrai mieux et je croirai mieux. Le pari est que la foi en sortira grandie. Autrement, c'est le subjectivisme et la réappropriation du texte qui l'emportent. Et celui qui détient l'interprétation, détient le pouvoir.
C'est pour cela que l'interprétation ne peut être laissée à n'importe qui. Il doit y avoir un débat et une pluralité d'interprétation. Parce que si quelqu'un dit voici le sens du Coran, cela veut dire qu'il saisit l'intention divine, ce qui est grave. Il circonscrit son interprétation et fait de sa lecture humaine une lecture divine. Or, ce que nous pouvons faire dans la société marocaine par exemple, c'est créer des espaces de débat sur les interprétations et dire que toutes les interprétations doivent être en perpétuel débat. Aucune lecture ne peut s'ériger comme la seule, véritable et valable pour tout le monde.
- Mais ceci pourrait annoncer la fin du monopole des ouléma?
- Non, parce que les ouléma ont un savoir que nous ne détenons pas. C'est pour cela qu'il faut réhabiliter les ouléma en les formant aux outils de la modernité intellectuelle.
Certes ils détiennent le savoir traditionnel, mais ils sont disqualifiés aujourd'hui. Avec toutes la production littéraire, cela devient de l'exégèse sauvage. Or, moi je propose de réhabiliter ce savoir de l'alem parce que j'estime qu'il est porteur d'un savoir de plus de 15 siècles. Simplement, il faut dialoguer avec les universitaires, les linguistes, les anthropologues… Il faut aussi que nos ouléma puissent maîtriser au moins 2 à 3 langues. Parce que toute la production scientifique sur l'islam ne se fait malheureusement pas dans les pays arabes. Elle se fait en Allemagne, aux Etats-Unis, en Angleterre. Moi je ne suis ni imam, ni théologien, je ne suis pas un interprète du Coran. Je dis seulement voici une méthodologie d'approche du texte coranique.
Sachant qu'aucune méthode ne peut à elle seule s'ériger comme approche absolue. Il faut s'inscrire dans la transdisciplinarité avec des linguistes, des anthropologues et des historiens. Parce que l'idée des grands systèmes au sens de Hegel est révolue.
Car il y a un potentiel de significations qui n'est pas épuisé. Je fais allusion à l'ambiguïté syntaxique, le flou de la catégorie… C'est dire que le Coran ne contient pas toute la parole de Dieu, ce n'est qu'un fragment de cette parole infinie qui est éternelle et inaccessible. Elle est inaccessible, car on ne peut mettre la main sur le sens voulu par Dieu.
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Parcours
Rachid Benzine est l'auteur de deux ouvrages: «Les nouveaux penseurs de l'Islam» et de « Nous avons tant de choses à nous dire». Il a animé hier une conférence sur «l'Islam aujourd'hui, nouvelles lectures du Coran», avec le Dr Saâd Eddine El Othmani, psychiatre et lauréat de Dar El Hadith El Hassania.
Benzine est économiste et politologue de formation. Professeur d'économie à Paris X, il est aussi acteur dans le milieu associatif en France. Collaborateur dans la revue Le Monde des religions, il se spécialise actuellement en histoire de la pensée islamique. Il ne se proclame ni imam, ni théologien, encore moins un interprète du Coran.
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Imaginaire contre imaginaire
Au lendemain des attentas du 16 mai, une littérature et des chroniques ont foisonné, mais aussi des prêches à huis clos. Des versets ont été instrumentalisés de part et d'autre. Et c'est verset contre verset, ce que Benzine appelle la controverse, caractérisée par le dénigrement des uns et l'apologie des autres. «Je dis que le versets ne sont pas des proverbes, car nous nous enfermons dans une spirale», précise le penseur. Pour schématiser, ajoute-t-il, en procédant ainsi, c'est comme si on travaillait sur Word et que l'on faisait couper/coller. Et là, l'on va soutenir toute une logique de confrontations à travers le discours entre Eux/Nous, Nord/Sud, Occident/Islam…. qui sont des entités construites historiquement et qui se font face l'une l'autre. Chacun se construit un imaginaire sur l'autre. Et c'est imaginaire contre imaginaire. Car le discours idéologique nie complètement la complexité des individus et des sociétés, déduit-il.
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Au moins 4 niveaux de lecture
- L'Economiste: Vous parlez de différents niveaux de lecture de la parole de Dieu…
- R. B: Ce que je dis, c'est que lorsqu'on est croyant, on mélange plusieurs niveaux en lisant le Coran. Or, il faut distinguer différents niveaux. Pour respecter cette parole que nous prétendons être divine, il y a un minimum de respect et de méthodologie vis-à-vis du texte. Sinon, nous avons un accès sauvage à ce texte. En fait, il y a au moins quatre niveaux de lecture. Le premier niveau est la parole de Dieu, qui est éternelle et qu'on ne peut connaître. C'est ce qu'on appelle la table bien gardée -Allaouh Al Mahfoud-. Le Coran est contenu dans la table bien gardée et personne n'y a accès. Il y a ce premier niveau qui est très important. Et puis il y a un fragment de cette parole qui va se dérouler dans l'histoire. Parce que l'éternel ne peut entrer dans le temps sans un temps où entrer. Et ce temps-là, c'est l'histoire. La révélation est un acte dans l'histoire. Et c'est un fragment, un jet qui va durer 23 ans. C'est ce qu'on appelle le discours, l'oralité qui correspond au 2e niveau. Vient ensuite le Mushaf, dans la mesure où la parole devient écriture. Enfin, ce Mushaf va donner lieu à des lectures, des interprétations et des constructions de vérités théologiques. Dans le sens où l'on va parler de théologie -Ilm Al kalam-, la jurisprudence -Al Fiqh-, la philosophie… en sachant par exemple que les corpus de hadiths sont différents selon que l'on est dans le monde sunnite ou chiite. Il s'agit là d'un élément important pour avoir une analyse comparative. Par exemple le corpus de Koulaini, les sunnites ne le connaissent même pas. Or, voici une mémoire collective qui était colportée pendant un certain nombre de siècles que l'on retrouve uniquement chez les chiites. Aujourd'hui au Maroc, c'est le rite malékite qui prévaut, les autres rites sont complètement écartés et oubliés. Donc finalement, cette pluralité de l'islam, en tant qu'expression religieuse, n'est même pas prise en compte par les musulmans.
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Responsabilité vis-à-vis des croyants
Le doute est salvateur. Le fait de dire que l'intention divine est inaccessible, cela entend que je ne peux entrer dans l'esprit de Dieu. Et tout le langage que nous pouvons avoir sur Dieu est bien humain, trop humain, explique le chercheur. «J'ai peur qu'on enferme Dieu dans nos conceptions qui sont très restreintes. Le langage est limité. Si je limite Dieu à mon langage, j'en fais une idole. Or, Dieu échappe à tous les langages humains. Dieu échappe à toutes les constructions théologiques, juridiques… C'est toujours un homme ou une femme qui interprète. Cela peut déstabiliser, parce que les gens ont besoin de certitude, déduit Rachid Benzine.
Certes, cette nouvelle approche peut déstabiliser, voire semer le doute. Le penseur en est d'ailleurs conscient. Il dit comprendre qu'il peut-être déstabilisant de dire: «Nous ne pouvons saisir l'intention divine, du locuteur de la croyance». Mais en même temps, ajoute-t-il, c'est une chance formidable pour ouvrir des chantiers sur les lectures du Coran et sur les interprétations. Selon lui, lorsqu'on émet un discours sur l'islam, c'est une responsabilité immense vis-à-vis des croyants. Une chose est sûre, la parole a été interprétée différemment selon la plupart des tafssir. C'est un fait historique que l'on peut vérifier. Alors soit les musulmans deviennent amnésiques et continuent à chercher le sens unique. Or, l'auteur n'est plus là. Une fois que le Prophète n'est plus là, le texte devient autonome. Et c'est parce qu'il devient autonome qu'il faut s'inscrire dans la tradition, précise-t-il. Autrement, l'on va projeter ses désirs sur le texte et faire dire au texte ce que l'on a envie de dire. Or, la foi a besoin d'être inquiétée, interrogée, précise Benzine. Le pari, ajoute-t-il, c'est comment être croyant avec une exigence intellectuelle et une rigueur dans la pensée.
Propos recueillis par Amin RBOUB


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