Melita Toscan du Plantier Présidente du FIFM Mélita Toscan du Plantier raconte à coeur ouvert comment elle s'est battue pour que le FIFM devienne un événement qui braque les projecteurs du monde entier sur Marrakech. Les ECO : Aviez-vous le sentiment que le Festival international du film de Marrakech deviendrait un rendez-vous incontournable, il y a 13 ans ? Mélita Toscan du Plantier : On n'avait pas d'image, on ne pensait pas aller aussi loin. Il fallait déjà réussir la première édition qui a été très compliquée. La première fois, on cherche nos marques, on ne sait pas comment les gens fonctionnent. Je venais d'arriver au Maroc. On a essayé de faire au mieux et il y a eu des cafouillages qui sont normaux au départ. Malgré tout, tout a été magique. Cela s'est passé après le 11 septembre, et le festival a fédéré. C'était magique aussi parce que c'était en septembre, au palais Badi, les invités étaient hallucinés par les projections en plein air, dans cet endroit historique et magnifique, avec le vol des cigognes pendant les projections. Les portes étaient ouvertes, tout le monde entrait. On voyait les mamans qui cachaient les yeux des enfants pour ne pas voir les scènes osées, certaines d'entre elles sortaient en courant de la salle. Il y a avait quelque chose d'exceptionnel malgré tout. Aujourd'hui, cela a beaucoup changé. Un grand producteur, qui n'était pas venu depuis 10 ans, s'est étonné du fait que le festival a grandi, est devenu beaucoup plus professionnel. Tout est réglé, l'organisation est plus carrée. Cette année où j'ai repris le festival après la mort de mon mari était difficile pour moi parce que je devais gérer plein de choses. Aujourd'hui, tout est plus simple qu'au début. Comment avez-vous trouvé la force de continuer ? Vous savez, je viens d'un milieu très modeste. Mes parents étaient immigrés serbes, mon père était ouvrier, ma mère était femme de ménage. Ce n'est un secret pour personne. Je l'ai déjà dit et je m'en cache pas, cela fait partie de ce que je suis. Ce n'est un secret pour personne non plus; après la mort de ma mère, j'ai été élevé dans un orphelinat. Il y a des natures évidemment, mais moi j'ai choisi de me battre. Quand vous n'avez pas le choix et que vous avez une nature de battante, vous vous relevez de tout. On me parle souvent de mon courage, de ma dignité mais cela fait partie de ce que je suis. Le rêve m'a permis de surmonter toutes mes souffrances parce que malgré celles-ci, il y a une joie qui vous attend quelque part. Aujourd'hui, j'ai une vie plus facile, avec beaucoup de travail et de passion. J'ai eu la chance de vivre 7 ans avec un homme que j'ai aimé profondément. J'aurais pu mourir après sa mort mais quand vous avez deux enfants, vous vous devez de vous relever et d'être forte. C'est important de se battre mais, encore une fois, ce n'est pas quelque chose que je commandite, c'est dans ma nature. Je suis de nature discrète et positive, je ne suis pas du genre à me plaindre et je crois intimement à la phrase de Nietzsche qui défend que «ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort». Des fois, j'aimerais poser ma tête sur les épaules de quelqu'un et me laisser aller ou aller sur une île déserte, sans téléphone, mais cela dure quelques heures et cela passe. C'est difficile parfois avec son travail, sa vie, ses enfants mais mon luxe c'est ma dignité. En 2003, lorsque Sa Majesté m'a demandé de continuer le festival, cela relevait de l'évidence, pour le Maroc et pour continuer ce que mon mari et moi avions commencé. Et en quoi le cinéma vous aide à surmonter vos malheurs ? Le cinéma m'a toujours fait rêver. Lorsque l'on regarde un film, on s'évade, on voyage. C'est le cas de plusieurs personnes dans le monde, dans mon cas, le cinéma fait partie intégrante de ma vie puisque c'est mon métier. J'ai beaucoup d'amis dans le cinéma, on parle cinéma à a maison, mes enfants sont imprégnés de cinéma aussi, ils ont eu un père cinéphile, la quintessence même du cinéma. J'ai la chance de vivre de ma passion, c'est un luxe. Pourquoi votre passion devrait-elle être celle de tous les Marocains ? Je pense que le festival apporte beaucoup au Maroc parce qu'il est à l'image du Maroc, qui pour moi est une terre d'ouverture. Le festival prouve que le Maroc peut accueillir des nationalités du monde entier, des religions du monde entier et que le monde entier vient parler de cinéma et de culture en terre musulmane. C'est un message fort envoyé au monde. Sentez-vous que vous inculquez une culture cinématographique au public marocain ? Bien sûr! Il n'y a qu'à voir ces réalisaqui viennent des quatre coins du monde présenter leurs films, des films que les Marocains n'auront jamais l'occasion de voir puisqu'ils ne sont même pas disponibles en piratage. Les salles se remplissent, le public marocain est présent. Le cinéma fait aussi voyager. Quand j'étais enfant, je n'avais pas de moyens, je rêvais avec le cinéma et nous sommes nombreux à avoir vécu cela. Le public marocain est de plus en plus sérieux, il fait la queue pour regarder des films de Russie, de Cuba...C'est incroyable. Quand j'ai regardé le catalogue, je me suis dit : «Qu'est-ce que j'aimerais être festivalière»...