Ils sont industriels, patrons de fédérations, hauts responsables ou porteurs d'initiatives. Tous ont vécu 2025 de l'intérieur. Leurs témoignages composent le récit d'un Maroc qui change de cap : plus productif, plus stratégique, plus souverain. Les Inspirations ECO croise leurs regards pour éclairer les défis et les priorités d'une année 2026 à fort enjeu. Redouane Lachgar Consultant en stratégie industrielle «2025 a démarré avec les tensions géopolitiques et les tarifs imposés par Trump, lesquels ont tenu en haleine l'ensemble du secteur. Mais en fin de compte, le Maroc s'en est bien sorti avec un surplus de 10%, c'est-à-dire le tarif le plus bas imposé à un pays exportateur. À l'époque, l'idée d'une opportunité pour le Royaume s'est imposée. Les chiffres de l'Office des changes à fin juin 2025 ont, de ce point de vue, mis en lumière des évolutions importantes, avec 65% de l'habillement destiné à l'Espagne, 16% à la France et 7% à l'Allemagne. Ces statistiques comptent aussi parce que les Etats-Unis ne pèsent que 1%. Autant dire que la marge de progression sur le marché américain apparaît donc réelle. Mais au fil des mois, les pays asiatiques, malgré les tarifs imposés par les Etats-Unis, sont restés très agressifs sur tous les marchés. Et pour cause, une transformation de la chaîne de valeur et de la supply chain s'est alors affirmée, moins fondée sur des outils traditionnels que sur l'appropriation de nouveaux outils technologiques d'analyse de la donnée et d'intelligence artificielle. L'Asie regroupe des pays capables d'absorber les technologies plus rapidement, d'être efficaces et de répercuter cela sur leur commerce international. Les dernières données d'Eurostat attestent de l'hégémonie exercée sur l'Europe par la Chine. Celle-ci a réduit son empreinte sur le marché américain mais s'est rattrapée sur l'Europe. Pour l'instant, le choc ne s'est pas répercuté chez les exportateurs marocains, même si les flux à destination du Vieux Continent ont légèrement reculé (-0,25%). Cette évolution est liée, bien sûr, à la Chine, mais également à d'autres pays, qu'il s'agisse du Bangladesh, de l'Inde, de l'Indonésie, du Cambodge ou du Vietnam. La Turquie a, elle aussi, reculé. Tout le pourtour méditerranéen a subi de plein fouet cette rupture et cette transformation complète de la chaîne de valeur. Un point mérite d'être relevé. Les trois premiers clients du Maroc (l'Espagne, la France et l'Allemagne) ont augmenté de manière significative leurs importations de vêtements en provenance de Chine, selon Eurostat. L'Espagne progresse de 16%, la France de 8% et l'Allemagne de 11%. De quoi relancer la question de la pertinence du nearshoring pour les industriels locaux, au moment où les principaux clients du Royaume augmentent leurs importations en provenance d'Asie. D'autres éléments ont marqué l'exercice écoulée. Des clients ont adopté des logiques d'écoscore, c'est-à-dire l'affichage de l'empreinte environnementale des vêtements, d'abord en France et en Italie. La pression monte en faveur de la transparence, notamment pour mieux maîtriser les émissions carbone. En parallèle, la Commission européenne a adopté le passeport digital, appelé à être repris par les pays européens en 2028. Ce passeport recouvre l'ensemble de la gouvernance ESG (Environnement, Social et Gouvernance). L'affichage devient une exigence, et la donnée une condition pour y répondre. Ces évolutions créent des menaces, mais aussi des opportunités. La différence se fera au niveau de l'adoption d'outils technologiques permettant de gagner en compétitivité et en transparence, de payer les salaires et de déclarer les ouvriers, l'objectif étant de garantir une paix sociale et de montrer une bonne gouvernance. Sur le commerce international, l'Europe, à la suite de la démarche des Etats-Unis, s'est rapidement tournée vers l'Asie en initiant, notamment, des accords de libre-échange avec l'Inde et l'Indonésie. La menace existe pour le secteur, puisque ces deux pays sont très compétitifs, avec une offre très large en textile-habillement. Le Maroc doit se positionner avec l'Europe et se montrer exigeant, notamment sur le pan-euro-méditerranéen, avec des règles d'origine modernisées à exploiter à même d'élargir l'offre et de permettre d'exporter davantage vers l'Europe».