Ingénieur agro-économiste Les précipitations enregistrées en début de campagne ont ravivé les espoirs dans le monde agricole. Mais leur impact reste conditionné par une gestion toujours plus contrainte de la ressource en eau. La campagne agricole a été placée sous le signe de la vigilance. Les précipitations observées changent-elles réellement la donne ? Elles ne la changent pas complètement. Plusieurs paramètres restent ouverts d'ici la fin de la récolte. Habituellement, à cette période de l'année, les emblavures céréalières atteignent cinq millions d'hectares. Or, selon les estimations communiquées par le ministère de l'Agriculture, les céréales d'automne et d'hiver ne couvrent cette année qu'environ trois millions d'hectares. Le déficit est d'ores et déjà de deux millions d'hectares. Cela dit, les parcelles déjà ensemencées bénéficieront clairement des pluies. Les cultures vont connaître un bon démarrage et, si les conditions agronomiques suivent, elles peuvent déboucher sur des rendements meilleurs, voire élevés. Quelles sont les cultures concernées ? Pour les céréales d'automne et d'hiver, il s'agit essentiellement du blé et de l'orge. Le maïs intervient plus tard, au printemps, tandis que les oléagineuses se mettent en place entre février et mars. Il faut garder à l'esprit que la campagne démarre avec ce déficit qu'il ne faut pas perdre de vue. Par ailleurs, les pluies doivent aussi s'interrompre à un certain moment. Elles sont nécessaires à la germination, mais une humidité excessive complique les traitements et la fertilisation. Elle favorise également la prolifération des plantes nuisibles à la croissance des cultures, ce qui impose des opérations de désherbage chimique. Il faut savoir que les semences des mauvaises herbes peuvent rester dans le sol jusqu'à cinquante ans, et émerger dès que les conditions deviennent favorables. Ce qui nécessite un suivi constant, et ce, même lors d'une campagne bien arrosée. Cela dit, il y aura de la biomasse, notamment de l'herbe, de la paille. Mais les agriculteurs anticipent surtout des pluies en avril et début mai. C'est à ce moment-là que s'opère le gonflement des grains, qui conditionne en partie le rendement final. Justement, une pause dans les précipitations est-elle souhaitable à ce stade ? Tout dépend des cumuls. Lorsqu'un sol atteint environ 120 millimètres de pluie cumulée, l'eau devient facilement utilisable par la plante. Autour de 60 millimètres, on parle encore d'eau utile, mais, en-dessous, l'efficacité chute fortement. Il faut rappeler que la majorité des céréales sont cultivées en bour, sur des terres entièrement dépendantes de la pluie. D'où cette dimension presque existentielle de la question hydrique. Cela renvoie implicitement au débat sur la sécurité alimentaire... La question se pose en permanence. Faut-il raisonner en termes de souveraineté alimentaire ou mobiliser l'eau pour des cultures destinées à l'exportation ? Sur les terres agricoles, une part significative doit rester dédiée à une production céréalière continue et durable. Sur environ un million et demi d'hectares en petite hydraulique et près de huit millions et demi en grande hydraulique, au moins deux millions et demi d'hectares irrigués devraient, en situation de crise — qu'elle soit géopolitique ou climatique — être mobilisables pour les céréales. Mais, en termes de priorité, l'eau reste plus critique que la céréale elle-même. Malgré les pluies, la pression sur la ressource reste donc forte ? Bien entendu. Même si ces précipitations vont contribuer à alimenter les nappes phréatiques, la pression demeure structurelle. Depuis le Plan Maroc Vert, le recours aux nappes s'est intensifié, accentuant leur sollicitation. Pour qu'une campagne soit pleinement réussie, il faudrait des pluies régulières et bien réparties jusqu'au mois de juin. Les apports actuels améliorent la situation, mais ils ne suffisent pas, à eux seuls, à corriger les déséquilibres accumulés. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO