La chute de Maduro au Venezuela et le virage à droite de l'Amérique latine servent les intérêts du Maroc, qui n'a eu de cesse d'y renforcer son ancrage ces dernières années. Décryptage. Qui aurait pu imaginer une fin aussi humiliante pour Nicolas Maduro, le maître déchu de Caracas, qui a fini devant la justice après sa capture spectaculaire par les forces spéciales américaines.
Les bravades et l'épée de Simon Bolivar n'auront finalement servi à rien sauf à galvaniser des foules de partisans qui ont vite déchanté. Le successeur mal aimé d'Hugo Chavez s'est révélé un colosse aux pieds d'argile. Son régime s'est écroulé comme un château de cartes sans la moindre résistance face à la force de frappe imparable de Washington. Une opération qui rappelle le sort tragique de l'ancien leader du Panama, Manuel Noriega, lui aussi renversé par les Américains en 1989.
Emboîtant le pas à son mentor Ronald Reagan, Donald Trump reste fidèle à la doctrine Monroe, qui ne tolère aucun régime socialiste hostile en Amérique latine, cour arrière des Etats-Unis depuis le 19ème siècle.
Incarcéré à New York, le président déchu va devoir répondre aux accusations de narco-terrorisme face à un juge chevronné de 92 ans, réputé très sévère. Il laisse derrière lui un pays appauvri, au bord du gouffre, ravagé par une crise humanitaire sans précédent qui a poussé huit millions de Vénézuéliens à l'exil malgré une énorme manne pétrolière. Le pays flotte sur la plus grande réserve du monde !
La chute de Maduro était une question de temps pour les Américains. Le dictateur, illégitime aux yeux de la communauté internationale, était dans la ligne de mire de Donald Trump depuis son retour au bureau ovale. Personne ne semble le regretter à l'exception de ses rares alliés qui ont condamné l'intervention américaine, alors que l'Algérie se mure étrangement dans un silence assourdissant, malgré son alliance ostensible avec le régime bolivarien.
Alger, qui prétend être le chantre de l'anti-impérialisme et de la souveraineté des peuples, fait montre d'un mutisme sidérant, au point de se garder de condamner la chute de son allié avec lequel il s'enorgueillissait de partager le passé révolutionnaire. Ce silence est dû clairement à une volonté de ne pas critiquer l'Administration Trump qu'il redoute tant.
La gauche recule au grand dam du Polisario
Avec la chute de Maduro, le Polisario perd l'un de ses derniers fervents alliés en Amérique du Sud, où ses fiefs semblent tomber l'un après l'autre ces dernières années. Du temps d'Hugo Chavez et de son malheureux successeur, le Venezuela fut certes un allié indéfectible du front séparatiste, mais sa capacité de nuisance n'a jamais été importante. Caracas se contentait d'un soutien rhétorique dans les instances internationales et de déclarations. Maintenant, le sort du pays reste inconnu.
Certes, le renversement de Maduro demeure incontestablement bénéfique au Maroc qui entretient de bonnes relations avec l'opposition, notamment avec l'ancien président de l'Assemblée nationale, Juan Guaido, lorsque ce dernier s'est auto-proclamé président par intérim en 2019. Reste à savoir le sort de l'opposition démocratique sous la houlette de la Prix Nobel de la paix, María Corina Machado, sachant que le régime chaviste reste encore en place bien qu'il soit mis sous tutelle américaine.
Cela intervient dans un contexte particulièrement favorable où l'Amérique latine vire à droite au grand bénéfice du Maroc dont le cercle des alliés ne cesse de s'agrandir sur l'échiquier latino-américain, avec le recul visible du socialisme révolutionnaire qui saisit les esprits pendant le début des années 2000. En clair, grâce à une diplomatie plus entreprenante, le Maroc a pu convaincre plusieurs pays de retirer leur reconnaissance de la pseudo-RASD, comme l'Equateur, la Bolivie en 2020, le Chili, le Pérou, le Paraguay, le Panama. Les deux derniers ont reconnu la marocanité du Sahara.
Pour sa part, le Brésil, bien qu'il soit gouverné par la gauche, reste plus proche du Maroc sur fond d'une convergence d'intérêts économiques avec un partenariat plus prospère que jamais.
Le Royaume, rappelons-le, demeure le premier partenaire commercial africain de la plupart des grands pays latino-américains, ce qui lui confère une importance stratégique en tant que porte d'entrée au continent. Cela pèse dans les discussions. Contrairement à l'Algérie qui n'a à offrir que des slogans idéologiques.
Les poches de résistance
L'Amérique n'en demeure pas totalement acquise, les poches de résistance subsistent encore, surtout le Mexique et la Colombie, tous deux gouvernés par l'extrême gauche. Le président colombien, Gustavo Petro, demeure le plus ostensiblement engagé en faveur du Polisario dont il a rétabli la reconnaissance sitôt élu en 2022. Le front compte encore sur son appui au Conseil de Sécurité. Or, le président colombien n'a jamais été si fragile, il est dans le collimateur de Donald Trump qui le menace de finir comme Maduro s'il ne change pas d'attitude. Ses chances de réélection en 2026 restent minces. Le retour de l'opposition conservatrice très opposée au Polisario ne manquera pas de ramener Bogota dans le cercle des alliés du Maroc qui entretenait des rapports excellents avec la Colombie lors du mandat du président Ivan Duke. En 2021, lors de la visite de la vice-présidente, Marta Lucía Ramírez, à Rabat, ce pays a été à deux doigts de reconnaître la marocanité du Sahara.
En somme, dans sa stratégie latino-américaine, le Maroc mobilise de plus en plus souvent sa diplomatie parlementaire en renforçant remarquablement ses relations avec les Parlements andin et centre-américain. Sur le plan bilatéral, le travail se fait plus dans les coulisses en misant davantage sur la pédagogie et le business.
Le virage à droite
Maintenant que le continent semble virer à droite, la tâche est plus facile car les libéraux-conservateurs tendent à rejeter par conviction tout ce qui est marxiste et les pseudo-luttes révolutionnaires. D'où leur rejet du Polisario. On parle d'une vague d'extrême droite qui envahit actuellement ce continent longtemps imbu du socialisme. Après l'Equateur, le phénomène Milei en Argentine et Bukele au Salvador, c'est au tour du Chili qui a élu un président issu de la droite dure : José Antonio Kast qui a battu triomphalement sa rivale de gauche avec plus de 58% des voix. Le nouveau maître de Santiago promet la rupture avec l'héritage gauchiste de son prédécesseur et promet le changement à tous les niveaux, y compris la politique étrangère. Au grand bénéfice du Maroc ?
Trois questions à Mohammed Badine El Yattioui : "Le renversement de Nicolas Maduro est un signal aux adversaires des Etats-Unis" * Que faut-il retenir de la capture de Nicolas Maduro ?
Le renversement de Nicolas Maduro ne manquera pas de changer la donne avec des conséquences géopolitiques en Amérique latine. Le message est clair. L'Administration américaine envoie un signal pour dire que tous les régimes illégitimes qui s'opposent aux intérêts américains risquent de très mal finir. Ce message est destiné à tempérer les ardeurs des Etats hostiles surtout dans la région qui demeure une base-arrière pour les Américains.
* L'Algérie reste bouche bée après le renversement de son allié vénézuélien. Pourquoi cette discrétion ?
L'Algérie ménage l'Administration américaine depuis le retour de Donald Trump au pouvoir vu qu'elle est isolée aussi bien sur le plan international que régional. Mise à part la Tunisie, Alger a des relations compliquées avec tous ses voisins, sans oublier que le pays est lâché même par ses alliés traditionnels comme la Chine et la Russie qui ne se sont pas opposés à la Résolution 2797 du Conseil de Sécurité en octobre dernier. Ce désaveu rappelle aussi le rejet de la candidature algérienne aux BRICS. Si on ajoute à cela le conflit avec la France et les relations difficiles avec l'Espagne, on voit à quel point l'Algérie est isolée sur tous les fronts. D'où son profil bas surtout vis-à-vis des Américains face à un Trump très offensif.
Alger essaye de jouer une carte dans la stratégie africaine des Etats-Unis en se montrant comme un allié éventuel sur lequel les Américains peuvent compter, surtout sur le plan sécuritaire et énergétique. Je doute que cette volonté de séduction puisse fonctionner, d'autant plus qu'on ne peut pas prétendre ménager Trump et s'opposer en même temps à sa volonté de clore le dossier du Sahara.
Argentine : Le mystère Javier Milei Elu triomphalement à la tête de l'Argentine lorsqu'il était outsider inconnu, Javier Milei porte le nom d'un nouveau phénomène : celui de la tronçonneuse qui symbolise cette nouvelle vague libérale-conservatrice qui secoue le monde entier, notamment l'Amérique Latine. Depuis son arrivée au pouvoir, il a fait table rase de l'héritage péroniste et libéralisé l'économie de l'Argentine comme jamais dans le passé. Dans ce sillage, il s'est déclaré ouvertement pro-américain dans sa politique étrangère au point de suspendre l'adhésion de son pays aux BRICS. Logique de la part d'un président très proche de Donald Trump et foncièrement antisocialiste. Jusqu'à présent, Buenos Aires n'a pas encore tranché sa position sur le Sahara, bien qu'il affiche des signes favorables à l'endroit du Maroc. En mars 2024, des rumeurs ont circulé sur une éventuelle invitation à visiter le Maroc adressée verbalement par l'ambassadeur du Royaume, Faris Yassir, lors d'une rencontre avec le président de la Chambre des députés de la Nation, Martín Menem.
La position argentine sur le Sahara a toujours fluctué au gré des alternances politiques. Le Polisario reste influent chez les partis de gauche et les syndicats. Mais le président actuel semble plus enclin au Maroc qu'à une organisation illégitime avec un passé marxiste, d'autant plus qu'il est très proche de la communauté juive marocaine de Buenos Aires, comme l'a fait savoir « Jeune Afrique » dans un article publié le 4 mars 2024. Les deux pays partagent des intérêts communs qui sont de nature à faciliter le dialogue. Le Maroc, rappelons-le, est le deuxième partenaire commercial de l'Argentine en Afrique avec des échanges estimés à 1492,2 millions de dollars en 2022.
Diplomatie : Quand Omar Hilale se moquait du Venezuela ! Le Venezuela ne manquait aucune occasion pour s'en prendre au Maroc dans les instances internationales, surtout aux Nations Unies. Ses diatribes suscitaient moquerie et condescendance, surtout venant d'un régime répressif au bord de la banqueroute qui a plongé son pays dans une misère sans pareille dans l'Histoire contemporaine.
En face, la diplomatie marocaine ne manquait pas de répliquer avec fermeté. En 2017, lors d'un débat sur les objectifs de développement durable aux Nations Unies, l'ambassadeur marocain, Omar Hilale, a recadré son homologue vénézuélien lorsque ce dernier a tenté de détourner les discussions vers la question du Sahara. "Le Maroc n'a pas attendu les ODD des Nations Unies pour lancer un plan de développement au Sahara", a-t-il martelé, rappelant que « les hommes, les femmes et les enfants mangent à leur faim au Sahara et ne traversent pas les frontières pour s'approvisionner en denrées alimentaires comme c'était le cas au Venezuela ».