Dans le paysage énergétique africain, le Maroc se distingue par une ambition climatique affirmée, mais son parcours vers la décarbonation révèle les complexités inhérentes à toute transition de grande ampleur. Détails. Alors que l'Afrique du Sud semble irrémédiablement ancrée dans une trajectoire charbonnière, le Maroc incarne une voie plus verte mais complexe. Son engagement pour une sortie progressive du charbon d'ici 2040 et ses investissements massifs dans les renouvelables contrastent avec une réalité opérationnelle contraignante : pour garantir la stabilité de son réseau face à l'intermittence des ENR, le Royaume devra maintenir sa consommation de charbon à son niveau actuel jusqu'en 2030. Une phase de transition qui révèle les défis pratiques de la décarbonation. C'est dans ce contexte que le récent rapport «Coal 2025» de l'Agence internationale de l'énergie (IEA) brosse un tableau assez intéressant de la trajectoire énergétique des pays africains à l'horizon 2030. Si la consommation continentale de charbon affiche une légère tendance haussière (196 Mt en 2025, 202 Mt en 2030), portée quasi exclusivement par un géant, l'Afrique du Sud, un pays se distingue par une approche fondamentalement différente, bien que complexe : le Maroc. Zoom sur les dynamiques des pays africains et leurs implications. L'inertie de l'Afrique du Sud Sans conteste, l'Afrique du Sud «ancre» la demande africaine de charbon, représentant la majeure partie de la consommation régionale. Son leadership repose sur une réalité énergétique implacable : malgré une «stratégie à long terme de transition vers des sources d'énergie plus propres», les «contraintes à court terme sur le déploiement des énergies renouvelables et les lacunes en matière de financement» condamnent le pays à une dépendance persistante au charbon pour répondre à la demande de pointe. La réintégration des unités majeures des centrales de Kusile et Medupi, la remise en service temporaire de capacités supplémentaires et les prolongations de durée de vie d'autres centrales verrouillent cette trajectoire. Le rapport est clair : l'IEA prévoit que «la consommation de charbon de l'Afrique du Sud atteindra environ 164 Mt en 2025 et restera stable à ce niveau jusqu'en 2030». Des projets industriels potentiels, comme la zone économique spéciale controversée de Musina-Makhado ou l'usine d'engrais de Suiso utilisant le charbon comme matière première, pourraient encore renforcer cette demande, bien que leur réalisation soit incertaine. L'Afrique du Sud illustre ici le défi colossal de la transition dans une économie historiquement structurée autour du charbon, où les impératifs de sécurité d'approvisionnement à court terme l'emportent sur les objectifs climatiques à long terme. Le paradoxe marocain Présentant un contraste frappant, le Maroc, désigné comme le «deuxième plus grand consommateur de charbon du continent», emprunte une voie claire vers la décarbonisation. Son ambition est formalisée dans un plan national climatique actualisé qui vise une sortie progressive du charbon pour la production d'électricité, d'ici 2040. L'engagement en faveur des énergies renouvelables est tangible, avec des projections indiquant qu'elles devraient fournir plus de 50% d'électricité en plus en 2030 par rapport à 2025. Pourtant, et c'est là que réside le paradoxe marocain le plus saillant selon le rapport, la «demande de charbon devrait se maintenir à environ 10 millions de tonnes en 2025 et rester à ce niveau jusqu'en 2030». Cette stabilité, paradoxale du fait de la forte croissance anticipée des renouvelables, souligne les défis sous-jacents de la transition : la nécessité d'assurer une stabilité du réseau, la gestion de l'intermittence des ENR et, potentiellement, la croissance de la demande globale d'électricité. Le Maroc démontre qu'une volonté politique affirmée de décarbonation ne se traduit pas nécessairement par un déclin immédiat des combustibles fossiles, mais plutôt par une phase de transition complexe où le charbon joue encore un rôle de roue de secours, le temps que les solutions alternatives atteignent leurs pleines maturité et capacité à assurer la sécurité énergétique. Les autres points de croissance Le Zimbabwe représente l'autre point de croissance notable, bien que partant d'une petite base. Ses pénuries d'électricité persistantes et ses ambitions industrielles motivent de nouveaux projets de charbon et des investissements miniers. La rénovation de Hwange, les propositions de nouvelles capacités au charbon et les projets soutenus par la Chine (aciérie et nouvelles unités de production) devraient porter la hausse de la demande à plus de 2 Mt d'ici 2030. La Zambie construit une centrale de 300 MW (consommation estimée à 1 Mt/an), mais ce projet reste isolé. L'IEA tempère fortement l'idée d'un boom charbonnier généralisé en Afrique, soulignant que plusieurs projets significatifs ont été exclus des prévisions car jugés «peu probables». Parmi eux, figurent l'extension de Morupule B au Botswana, le projet Sakadamna au Niger, ainsi que d'autres projets au Zimbabwe et au Nigeria. L'annulation, confirmée par la justice, de la centrale de Lamu au Kenya confirme cette tendance. Des abandons qui révèlent les barrières croissantes – réglementaires, environnementales et financières – auxquelles se heurtent les nouveaux projets charbonniers sur le continent. Deux Afriques énergétiques en émergence L'analyse du rapport de l'IEA révèle deux Afriques énergétiques se dessinant à l'horizon 2030. Une Afrique emmenée par l'Afrique du Sud et, dans une moindre mesure, le Zimbabwe et la Zambie, où le charbon reste profondément ancré, voire légèrement croissant, par nécessité économique et sécuritaire immédiate, malgré une conscience des enjeux climatiques. Et une autre Afrique, incarnée par le Maroc, qui affiche une ambition climatique claire et investit massivement dans les renouvelables, mais qui doit composer avec une réalité systémique imposant une stabilité prolongée de sa consommation charbonnière pendant la phase de transition. La légère hausse globale projetée (196 à 202 Mt) masque donc des réalités nationales diamétralement opposées. Le cas marocain, en particulier, illustre avec acuité la complexité de la transition énergétique : une volonté politique et des investissements tangibles dans les renouvelables sont nécessaires mais pas suffisants pour éliminer rapidement les énergies fossiles ; ils doivent s'accompagner de solutions robustes pour la flexibilité du réseau, le stockage et la gestion de la demande. La trajectoire sud-africaine, quant à elle, souligne le risque d'un «enfermement» dans les infrastructures fossiles existantes et l'urgence critique de combler les «lacunes en matière de financement» pour accélérer le déploiement des alternatives propres. Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO