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Stress hydrique : l'agriculture Marocaine Immunisée ?
Publié dans Les ECO le 26 - 01 - 2026

L'agriculture nationale a-t-elle développé une immunité face aux aléas climatiques ? Si le taux de remplissage des barrages à 48% rassure à court terme, les défis structurels persistent. Pour protéger ce tissu productif et social, les autorités multiplient les initiatives, du dessalement et de l'équipement au soutien direct. Tour d'horizon des mesures visant à découpler la souveraineté alimentaire des aléas de la pluviométrie.
L'agriculture marocaine traverse une période charnière marquée par une succession d'années de sécheresse et une volatilité climatique croissante. Depuis près d'une décennie, le secteur fait face à un déficit pluviométrique chronique qui interroge sa capacité de résilience. La problématique centrale qui anime aujourd'hui les débats institutionnels et académiques consiste à déterminer si le Royaume a su développer une forme d'immunité face à ces aléas persistants.
Au-delà de la simple gestion de crise, ou de savoir si la campagne actuelle est définitivement sauvée, il s'agit d'analyser si les transformations structurelles engagées permettent de sécuriser durablement la production. Les observations du Professeur Kamal Aberkani, spécialiste en sciences de l'agriculture à la faculté pluridisciplinaire de Nador, nous offrent un éclairage technique sur cette transition.
L'analyse de la situation actuelle révèle une stratégie multidimensionnelle articulée autour de la gestion des infrastructures, du soutien économique, de la régulation des marchés et de la recherche scientifique.
Un taux de remplissage de près de 50% et des infrastructures hydrauliques renforcées
Les récentes données hydrographiques apportent un répit notable au secteur agricole. Les déclarations officielles font état d'une amélioration significative des réserves hydriques grâce aux précipitations enregistrées ces dernières semaines. Le taux de remplissage des barrages dépasse désormais la barre des 48%, un niveau qui n'avait plus été observé depuis juillet 2021.
Selon le Professeur Aberkani, cette évolution permet d'affirmer une sortie de la sécheresse à court terme. Les projections basées sur l'historique climatique laissent même entrevoir la possibilité d'atteindre un taux de 70% d'ici le mois de mai, ce qui autoriserait une extension des superficies cultivées.
Toutefois, l'expert invite à la prudence et souligne que les séquelles des années précédentes demeurent tangibles. La reconstitution des réserves ne signifie pas la fin de la vulnérabilité, et l'Etat maintient une vigilance constante, comparable à une équipe sportive menant au score mais dont le match n'est pas encore terminé. La réponse des autorités ne se limite pas à l'attente des pluies mais s'appuie sur une politique d'infrastructures ambitieuse.
Face aux situations critiques observées dans les bassins du Sebou ou du Bouregreg, des projets d'interconnexion hydraulique ont été déployés pour transférer l'eau vers les zones déficitaires. Ces «autoroutes de l'eau» constituent une première ligne de défense.
Parallèlement, des régions comme l'Oum Er-Rbia ou le Souss-Massa bénéficient de programmes spécifiques incluant la construction de petits barrages et la modernisation des réseaux d'irrigation. La conversion vers le système goutte-à-goutte s'accélère, avec des initiatives d'envergure telles que le projet couvrant 14.000 hectares dans la plaine de Garet.
L'objectif de mobilisation de 1,8 milliard de mètres cubes d'eau via le dessalement de l'eau de mer illustre également cette volonté de découpler l'agriculture des aléas pluviométriques.
Soutien financier aux producteurs et préservation de 14% du PIB national
La construction d'une immunité agricole passe nécessairement par la protection du tissu productif. Le secteur a subi une double pression exercée par le climat et par la conjoncture économique internationale, notamment l'inflation des intrants liée au conflit en Ukraine. Les agriculteurs, et particulièrement ceux évoluant dans les zones non irriguées, ont été confrontés à une diminution des surfaces exploitées et à une incertitude psychologique persistante.
Pour pallier ces difficultés, l'Etat a activé plusieurs leviers de soutien financier et matériel. Des programmes d'aide directe ont été mis en œuvre pour l'acquisition d'orge et d'aliments pour le bétail afin de sauvegarder le cheptel. Les subventions concernant les semences, les engrais et les équipements hydro-agricoles ont été revalorisées pour encourager le maintien de l'activité.
L'enjeu de ces mesures dépasse la seule comptabilité nationale. Bien que l'agriculture représente officiellement 14% du Produit intérieur brut, son importance réelle englobe des dimensions sociales et historiques fondamentales. Le maintien de la population en milieu rural et la préservation d'un savoir-faire ancestral constituent des priorités pour les pouvoirs publics.
Des initiatives telles que le programme «Génération Green» visent à assurer la relève générationnelle et à stimuler l'entrepreneuriat des jeunes, malgré les freins imposés par le contexte climatique. La stratégie nationale cherche ainsi à sécuriser le capital humain du secteur, condition sine qua non pour garantir une reprise durable lorsque les conditions hydriques se stabilisent. Il apparaît que la résilience économique des exploitants est aussi déterminante que la disponibilité de la ressource en eau.
Régulation du marché et constitution de stocks stratégiques
Le troisième pilier de cette stratégie d'adaptation réside dans une gestion fine de l'offre et de la demande. La sécheresse a mis à l'épreuve les mécanismes de commercialisation, nécessitant des ajustements institutionnels rapides pour contenir l'inflation alimentaire.
L'Etat a dû arbitrer entre les impératifs de l'exportation et la nécessité d'approvisionner le marché intérieur à des prix raisonnables. Des mesures de restriction temporaire des exportations sur certains produits maraîchers, comme la tomate, ont permis de stabiliser l'offre locale.
Cette approche pragmatique s'appuie sur un diagnostic précis des flux commerciaux et des périodes de production afin d'anticiper les pénuries potentielles. Le secteur des viandes rouges a également fait l'objet d'une intervention spécifique. La réduction du cheptel, conséquence du manque de pâturages, a contraint le Maroc à recourir massivement aux importations pour garantir la disponibilité des produits. Des directives strictes ont été émises pour préserver les femelles reproductrices et favoriser la reconstitution du cheptel national à moyen terme.
Par ailleurs, le Royaume a su exploiter les opportunités offertes par la baisse des cours mondiaux pour constituer des stocks stratégiques de céréales. Cette politique d'anticipation démontre une capacité d'apprentissage face aux crises antérieures. Le recours au dessalement dans la région Souss-Massa a en outre permis de maintenir les parts de marché à l'export pour les cultures sous serre, prouvant que l'investissement technologique contribue directement à la stabilité commerciale.
La recherche appliquée et l'objectif d'une agriculture décarbonée
L'immunité du secteur agricole sur le long terme repose enfin sur l'intégration des avancées scientifiques et techniques. Aberkani insiste sur la nécessité de renforcer les synergies entre le monde académique et scientifique, les acteurs de terrain et les décideurs.
Le modèle préconisé privilégie une recherche appliquée, testée directement chez les producteurs plutôt que dans des stations expérimentales isolées. Cette démarche vise à valider l'efficacité des nouvelles pratiques en conditions réelles et à optimiser l'utilisation des intrants et de l'eau. Le transfert de technologie doit devenir plus fluide afin de permettre une adaptation rapide aux nouvelles donnes climatiques.
Le Maroc dispose d'un réseau dense d'institutions de recherche – telles que les universités, l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) et les autres institutions de recherche reliées aux ministères – couvrant l'ensemble du territoire. La coopération internationale, à travers des programmes multilatéraux comme PRIMA ou Horizon Europe, renforce ces capacités.
Toutefois, une implication plus soutenue du secteur privé dans le financement de la recherche et développement apparaît nécessaire. L'objectif ultime est de définir une feuille de route pour une agriculture durable et décarbonée, alignée sur les engagements internationaux du Royaume en matière de réduction des gaz à effet de serre.
L'adoption de pratiques agricoles résilientes ne constitue pas seulement une réponse à la sécheresse, mais une transformation structurelle visant à prémunir le secteur contre l'ensemble des risques climatiques futurs. L'immunité agricole marocaine se construit ainsi progressivement, au croisement de l'ingénierie hydraulique, de l'économie politique et de l'innovation scientifique.
Mehdi Idrissi / Les Inspirations ECO


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