En 2024, le prix payé au producteur marocain de tomates tournait autour de 0,19 euro le kilogramme, bien en dessous des prix de la Turquie, de l'Espagne ou des Pays-Bas. Si ces écarts interpellent, ils reflètent surtout des modèles agricoles différents, façonnés par des choix de production, de volumes et d'exportation. La filière marocaine mise sur la régularité et l'accès au marché européen, un équilibre entre compétitivité, volumes et qualité qui structure sa réussite à long terme. À première vue, le constat peut surprendre. Comparés à leurs homologues européens, les producteurs marocains de tomates figurent parmi les moins rémunérés à l'unité. En 2024, le prix moyen payé au producteur au Maroc tournait autour de 0,19 euro le kilogramme, loin derrière la Turquie (0,36 euro), l'Espagne (0,76 euro) et, plus encore, les Pays-Bas, où il frôlait 1,95 euro. Ces écarts reviennent régulièrement dans les débats sur la concurrence agricole et alimentent souvent l'idée d'un déséquilibre défavorable au Maroc. Pourtant, cette lecture mérite d'être nuancée. Elle ne traduit ni un décrochage brutal ni une fragilité passagère de la filière marocaine. Elle s'inscrit plutôt dans une réalité économique plus large, façonnée par des choix de production et de débouchés propres à chaque pays. Sur près d'une décennie, de 2015 à 2024, les données de la FAOSTAT, analysées par Les Inspirations ECO, montrent d'ailleurs que ces écarts de prix sont restés relativement stables entre les principaux pays producteurs. Cette constance suggère que les différences observées ne sont pas le fruit d'un accident récent. Elles sont plutôt le résultat de modèles agricoles qui se sont structurés progressivement. Au Maroc, cette trajectoire s'est construite autour d'un triptyque clair : des volumes importants, une offre régulière et une forte intégration au marché européen, en particulier durant la saison hivernale. Un équilibre tourné vers l'export Le positionnement du Maroc sur le marché de la tomate ne doit rien au hasard. Il repose sur des atouts bien connus (conditions climatiques favorables, rendements soutenus et coûts de production relativement maîtrisés). Ce schéma est appuyé par une organisation logistique largement orientée vers l'export. Dans ce contexte, le prix payé au producteur ne peut pas être analysé isolément. Il fait partie d'un équilibre économique plus large, où la priorité est donnée à la sécurisation des débouchés et à la continuité des flux vers les marchés européens. Ainsi, entre 2015 et 2024, le prix moyen à la production au Maroc est passé de 0,16 euro à 0,19 euro le kilogramme. Une progression modeste qui s'inscrit dans une logique de stabilité plutôt que de revalorisation rapide. Cette évolution accompagne un modèle fondé sur le maintien de volumes élevés, une présence constante sur les étals européens et une capacité à répondre aux attentes des distributeurs en matière de régularité d'approvisionnement. Une constance qui a permis au Maroc de rester compétitif face à des producteurs européens confrontés à des coûts structurellement plus élevés. Des trajectoires différentes selon les pays La comparaison avec l'Espagne, la Turquie et les Pays-Bas met en lumière des stratégies agricoles très différentes. En Espagne, le prix moyen de la tomate destinée au marché frais atteignait 0,76 euro le kilogramme en 2024, en progression par rapport à 2015. Cette hausse s'inscrit dans une dynamique de montée en gamme progressive, notamment dans des régions spécialisées comme l'Andalousie. Dans ce pays, la tomate reste soumise à une pression concurrentielle intense. La Turquie, de son côté, affiche un prix relativement stable autour de 0,36 euro le kilogramme sur l'ensemble de la période étudiée. Ce niveau intermédiaire reflète une orientation prioritairement tournée vers le marché domestique et régional, avec une présence plus mesurée sur le marché européen. La stabilité observée traduit une recherche d'équilibre entre compétitivité et valorisation, sans transformation majeure du modèle existant. Les Pays-Bas incarnent, quant à eux, une approche radicalement différente. En dix ans, le prix payé au producteur est passé de 0,73 euro à 1,95 euro le kilogramme, soit plus du double. Cette performance repose sur une production sous serre hautement technologique, une logistique intégrée et un accès privilégié à des circuits de distribution à forte valeur ajoutée. Ce modèle intensif en capital et en innovation reste difficilement comparable à celui des pays producteurs du sud de la Méditerranée. La valeur créée au-delà du champ Au Maroc, en revanche, la création de valeur se joue, en grande partie, après la récolte. Le conditionnement, la logistique export, la contractualisation avec les clients européens et la gestion fine des volumes sont devenus des maillons essentiels de la performance globale de la filière. Dans cette logique, le niveau du prix à la production s'inscrit dans une chaîne de valeur élargie, pensée pour préserver l'attractivité de l'offre marocaine sur des marchés très concurrentiels. C'est ce fonctionnement qui explique pourquoi, en 2024, le revenu unitaire d'un producteur marocain reste inférieur à celui de ses homologues européens, tout en s'inscrivant dans une filière exportatrice structurée, capable de livrer des volumes importants avec une qualité régulière. Plus qu'une hiérarchie entre producteurs, ces écarts traduisent surtout la coexistence de modèles agricoles différents, adaptés à des contextes économiques et commerciaux distincts. Entre continuité et ajustements à venir Ce modèle, s'il a fait ses preuves, évolue désormais dans un environnement de plus en plus exigeant. La filière marocaine de la tomate doit composer avec le stress hydrique, la hausse des coûts logistiques et le durcissement des exigences environnementales sur les marchés européens. Autant de contraintes qui appellent des ajustements progressifs, sans remise en cause brutale des fondements du modèle. L'amélioration de la productivité, l'optimisation de l'irrigation, la montée en gamme sur certains segments et la diversification des marchés d'exportation apparaissent comme des leviers importants pour accompagner, à terme, une revalorisation mesurée des prix à la production. L'analyse des données entre 2015 et 2024 montre ainsi que la compétitivité marocaine repose sur un équilibre fin entre coûts, volumes et accès au marché. Le défi des prochaines années sera de consolider cet équilibre et de renforcer la résilience et la durabilité de la filière. Ce qui permettrait de préserver la place de la tomate parmi les piliers des exportations agricoles du Royaume. Abdelhafid Marzak / Les Inspirations ECO