Les précipitations récentes ont provoqué des crues notables dans les plaines du Gharb et du Loukkos. Au-delà des pertes matérielles immédiates, une analyse agronomique révèle des impacts structurels bénéfiques, notamment le lessivage des sols et la recharge des aquifères. L'adaptation par le zonage technologique et le drainage devient une priorité pour pérenniser la production. Les régions du Gharb et du Loukkos ont enregistré des cumuls pluviométriques élevés depuis la mi-décembre. La saturation des sols et le débordement des oueds ont entraîné la submersion de plusieurs parcelles agricoles. L'attention médiatique s'est naturellement portée sur les pertes immédiates. Toutefois, une lecture scientifique de l'événement permet de nuancer le bilan. L'apport hydrique massif intervient après plusieurs cycles de sécheresse et modifie les paramètres physico-chimiques des sols. Les experts soulignent la nécessité d'adapter la gestion des terres aux nouveaux aléas climatiques, oscillant entre aridité et excès d'eau. 18% du PIB agricole national en jeu Les périmètres du Gharb et du Loukkos occupent une position centrale dans l'architecture agricole du Royaume. La contribution de ces zones au produit intérieur brut agricole national est d'environ 14% du PIB. Le tissu productif local se caractérise par une diversification élevée des cultures. On y recense des filières stratégiques pour la souveraineté alimentaire comme les céréales et les légumineuses. La production sucrière y est également bien implantée avec une superficie cumulée avoisinant les 20.000 hectares de betterave à sucre. L'orientation vers l'exportation constitue un autre levier économique régional. Les investissements réalisés dans le cadre du Plan Maroc Vert et de la stratégie Génération Green ont favorisé l'essor de l'arboriculture fruitière et des cultures maraîchères. La zone du Loukkos s'est spécialisée dans les fruits rouges, notamment la fraise, la framboise et la myrtille. L'implication de capitaux étrangers et le transfert de technologie ont permis de structurer une chaîne de valeur connectée aux marchés internationaux via le port de Tanger Med. La préservation du potentiel agronomique de ces terroirs revêt donc une importance économique de premier plan pour le Royaume. Saturation des sols et barrages à 100% La vulnérabilité des parcelles face aux inondations s'explique par la conjonction de facteurs climatiques et géologiques. Les précipitations intenses survenues en décembre-Janvier ont entraîné un remplissage intégral de plusieurs barrages de la région. Les gestionnaires des ressources hydriques ont procédé à des lâchers d'eau préventifs vers la mer ou via les canaux d'interconnexion pour sécuriser les ouvrages. Le volume d'eau a néanmoins excédé les capacités d'absorption naturelles de certaines zones basses. La nature des sols joue un rôle déterminant dans la gestion de ces afflux hydriques. Le Gharb se distingue par des sols lourds à forte teneur en argile. Leur capacité de rétention d'eau est élevée mais la vitesse d'infiltration y demeure lente. L'eau tend à stagner en surface et favorise le ruissellement. Le Loukkos présente une configuration différente avec des sols sablonneux perméables. L'infiltration y est rapide. L'ampleur exceptionnelle des pluies a toutefois saturé l'ensemble du système hydraulique superficiel. Des cultures situées dans les lits majeurs des cours d'eau ou dans des dépressions topographiques ont subi une submersion directe. L'absence de crues similaires depuis plusieurs décennies a pu réduire la vigilance quant au risque d'inondation lors du choix des emplacements de culture. Un lessivage naturel de la salinité Comme l'explique Kamal Aberkani, l'impact agronomique des inondations ne se limite pas aux dégâts visibles. Les excès d'eau engendrent des processus bénéfiques pour la production agricole à moyen terme. La salinité des sols constitue un stress abiotique qui freine le développement des plantes et réduit les rendements. Les analyses pédologiques menées avant les pluies indiquaient une hausse de la concentration en sels dans les terres du Nord-Ouest, conséquence directe du déficit pluviométrique des années précédentes. L'apport massif d'eau douce provoque un lessivage des profils de sol. Le drainage naturel entraîne les sels accumulés vers les profondeurs, hors de la zone racinaire des cultures. La réduction de la salinité favorise la reprise végétative et optimise le potentiel de rendement des futures plantations de printemps et des vergers. La dynamique biologique du sol s'en trouve également améliorée. L'humidité rétablie stimule l'activité de la microflore et de la microfaune, indispensables à la décomposition de la matière organique. La recharge des nappes phréatiques sécurise les réserves pour l'irrigation future, alors que les barrages assurent une disponibilité hydrique pour les saisons à venir. Zonage satellitaire et drainage La récurrence des phénomènes climatiques extrêmes impose une révision des stratégies d'aménagement agricole. La gestion des ressources hydriques s'est longtemps focalisée sur la pénurie et l'optimisation de l'irrigation. L'épisode actuel rappelle l'importance des infrastructures de drainage et d'évacuation des eaux excédentaires. La maintenance des réseaux de fossés et de canaux mérite une attention renouvelée pour limiter l'impact des crues. L'intégration des nouvelles technologies offre des perspectives pour l'adaptation des pratiques culturales. L'utilisation de l'imagerie satellitaire et de l'intelligence artificielle permet de cartographier avec précision les zones inondables, souligne Aberkani. Un zonage agricole adapté pourrait aussi exclure les cultures d'hiver des secteurs les plus vulnérables ou décaler les cycles de production vers le printemps. Notant que l'assurance agricole doit évoluer parallèlement pour couvrir plus efficacement ces risques. La complexité liée aux titres fonciers freine parfois l'adhésion des producteurs aux dispositifs de protection. Une concertation entre l'Etat, les assureurs et les agriculteurs s'avère nécessaire pour élaborer des mécanismes de couverture flexibles et universels à l'horizon 2030. Mehdi Idrissi / Les Inspirations ECO