La volatilité des cours de l'or, combinée à un écart croissant entre les prix internationaux et le marché local, a plongé le secteur marocain de la bijouterie dans une crise profonde. Ateliers à l'arrêt, emplois menacés et accès difficile à la matière première fragilisent une filière artisanale ancestrale qui risque de s'éroder. En longeant les galeries des bijoutiers autrefois animées, le calme frappe d'emblée. Les clients se font rares, les vitrines changent peu et les nouveautés brillent par leur absence. En cause, l'envolée et la volatilité inédites des prix de l'or, qui ont fini par enrailler toute la mécanique du secteur. Production à l'arrêt Depuis le mois de janvier, l'activité est quasi à l'arrêt chez de nombreux fabricants. Certains bijoutiers, approvisionnés par de grands producteurs, reconnaissent ne fonctionner qu'avec les stocks de l'année précédente. Aucun nouvel article n'a été fabriqué depuis plusieurs semaines. Une situation paradoxale, qui épargne partiellement les grands fabricants, capables d'imposer des tarifs allant jusqu'à 2.500 dirhams le gramme. Mais elle met en péril les petits ateliers, maillon essentiel du tissu artisanal. Derrière chaque fermeture potentielle se profilent des pertes d'emplois et la disparition d'un savoir-faire séculaire que la profession redoute. «Ce que nous vivons aujourd'hui n'est pas un simple ralentissement. C'est une paralysie quasi totale», alerte Driss El Hazzaz, président de la Fédération marocaine des bijoutiers. Selon les informations recueillies auprès des professionnels, une grande partie des ateliers mécaniques et des petites unités de transformation sont à l'arrêt depuis près d'un mois. Faute de visibilité, certains s'apprêtent à suspendre leur activité, tandis que d'autres envisagent des licenciements à court terme. Des écarts de prix qui fragilisent le secteur La crise remet aussi sur la table une incompréhension persistante autour de la formation des prix. Les professionnels dénoncent un écart croissant entre le cours international de l'or et son prix sur le marché marocain. Cet écart, estimé à plus de 200 dirhams par gramme, devient vertigineux à l'échelle d'un kilo. Alors que le gramme brut se négocie autour de 1.020 dirhams à la bourse, au Maroc les fabricants l'achètent à 1.250 dirhams. Un renchérissement largement attribué aux intermédiaires et qui pénalise à la fois les artisans, étranglés par le coût de la matière première, et les consommateurs, confrontés à des prix devenus dissuasifs. Pour les bijoutiers, le problème ne réside pas tant dans le prix final affiché en vitrine que dans celui de la matière première. Dans l'artisanat, tout part du coût de base, auquel s'ajoutent ensuite le temps de fabrication, la main-d'œuvre qualifiée, les charges et le savoir-faire. Lorsque l'or devient inaccessible, toute la chaîne s'effondre. Le paradoxe est d'autant plus criant que le Maroc figure parmi les premiers producteurs mondiaux d'argent. Pourtant, cette richesse profite peu au marché national. L'essentiel de la production est exporté, laissant les artisans dépendants de circuits informels ou de réseaux opaques qui dictent leurs conditions. Une fragilité structurelle qui touche l'ensemble de la filière, laquelle fait vivre près de 45.000 personnes. Une demande en berne La demande, elle aussi, s'essouffle. En dehors des périodes spécifiques, comme les mariages, les ventes stagnent. Les clients reportent leurs achats ou réduisent les quantités. Pour les petites et très petites entreprises, qui constituent l'épine dorsale du secteur, l'absence de perspectives devient particulièrement lourde. «Quand un atelier continue de payer ses ouvriers sans produire, la situation devient rapidement intenable», déplore Driss El Hazzaz. Après quelques semaines, suspendre l'activité ou se séparer d'employés devient souvent inévitable, entraînant une perte de compétences difficilement récupérable. À ces difficultés s'ajoute un déficit de politiques publiques adaptées. Les professionnels regrettent l'absence de formations spécialisées et de dispositifs structurés d'accompagnement. Ils plaident pour un accès réglementé, transparent et équitable à la matière première, et appellent l'Etat à jouer un rôle d'arbitre et de facilitateur. D'ailleurs, la Fédération marocaine des bijoutiers affirme avoir saisi les ministères concernés et l'administration des douanes afin de trouver une issue. À défaut de réponses rapides, la profession n'exclut pas un scénario radical, celui d'une fermeture généralisée à l'échelle nationale. La volatilité du cours international de l'or complique davantage la situation. Les fluctuations successives, combinées à des marges fixes sur le marché local, rendent toute anticipation impossible. Sur le plan international, la volatilité demeure forte. Abdessalam Kably, analyste financier, rappelle que le marché marocain réagit avec retard aux évolutions mondiales. « Il existe un décalage structurel dans la manière dont le prix de l'or se forme localement», explique-t-il. Un décalage à la fois financier, commercial et informationnel, lié aux mécanismes de distribution, au rôle des intermédiaires et à la maturité du marché. À court terme, un tassement des prix n'est pas exclu si les tensions géopolitiques s'apaisent et si l'appétit pour le risque se reporte vers des actifs plus dynamiques. Mais à moyen et long terme, les fondamentaux demeurent. Les risques politiques restent latents, et l'or conserve son statut de valeur refuge. Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO