La flambée des prix de l'or pèse lourdement sur le marché marocain. Bijoutiers et artisans peinent à maintenir leurs marges, certains ont déjà fermé leurs boutiques, tandis que le marché noir prospère et que les clients se font de plus en plus rares. Au début de l'année 2026, le cours mondial de l'or a franchi un seuil historique en dépassant les 5.000 dollars l'once. Cette envolée spectaculaire a lourdement pesé sur le marché national, confronté à des défis économiques et structurels d'une ampleur inédite. Dans des témoignages vidéo recueillis par Hespress, plusieurs commerçants de la capitale économique font état d'une flambée des prix au Maroc et dénoncent la persistance d'un marasme qui s'installe depuis plusieurs années. Selon leurs déclarations, la réticence croissante des clients a entraîné une forte contraction des ventes : l'achat d'or ne se fait plus que par nécessité, notamment à l'occasion des mariages, tandis que la clientèle qui achetait pour se parer ou pour constituer une épargne a quasiment disparu. Cette hausse, qualifiée de « délirante » par les professionnels, ne se limite pas à une évolution des cours sur les écrans des marchés financiers. Elle s'est traduite, sur le terrain, par l'une des manifestations les plus visibles d'une crise structurelle touchant l'ensemble de la filière, des bijoutiers aux commerçants, jusqu'aux simples consommateurs. Des sources professionnelles du secteur de la bijouterie et de la joaillerie ont confirmé à Hespress une érosion marquée des marges bénéficiaires. Contrairement aux idées reçues, cette flambée ne génère pas de gains pour les commerçants : elle affaiblit le pouvoir d'achat des citoyens et accentue la stagnation des ventes. Concernant l'arrêt d'activité, certains petits bijoutiers affirment avoir été contraints de suspendre temporairement leur travail, faute de pouvoir renouveler leurs stocks de matières premières aux nouveaux prix. Cette situation est accentuée par l'écart croissant entre les cours mondiaux et les prix pratiqués localement, comme l'a confirmé Driss El Hazzaz, président de la Fédération marocaine des bijoutiers. Pour sa part, Mokhtar Karoumi, professionnel chevronné du marché de l'or et président de l'Association des artisans joailliers traditionnels de la région Casablanca-Settat, estime que cette hausse constitue un phénomène « sain » d'un point de vue économique et historique. Il soutient que l'or demeure la seule monnaie réelle, les billets de banque n'étant, selon lui, qu'une construction humaine vouée à se déprécier face à ce qu'il qualifie de « l'œuvre du Créateur ». Il relie cette dynamique à l'attrait croissant des populations pour l'or en tant que valeur refuge, dans un contexte marqué par l'instabilité des systèmes monétaires et le lien étroit entre la valeur des devises et la stabilité des États. Dans son analyse, il affirme à Hespress que l'humanité, qui a fondé ses premiers systèmes économiques sur l'or, y reviendra inévitablement, notamment avec l'essor de ce qu'il appelle « l'économie fictive ». Perturbation aiguë de l'activité commerciale En dépit de ce regard philosophique qu'il porte sur l'or, le président de l'Association des artisans joailliers traditionnels de la région Casablanca-Settat reconnaît que ce « bond fou » a provoqué une grave perturbation de l'activité commerciale sur les marchés marocains. Selon lui, « la volatilité des prix engendre des pertes quotidiennes importantes : un commerçant peut vendre de l'or à un prix donné et se retrouver, quelques heures plus tard, face à une hausse pouvant atteindre 50 dirhams le gramme ». Il évoque également une crise des « titres à terme », affectant particulièrement les commerçants travaillant avec des chèques et des lettres de change à long terme, leur capital s'étant érodé sous l'effet des écarts de prix. Il souligne enfin l'émergence d'une vague de conflits entre fabricants, grossistes, détaillants et clients, dans un contexte marqué par une hausse de 270 dirhams en seulement 27 jours. Essor du marché noir De son côté, Idris El Hazzaz, président de la Fédération marocaine des bijoutiers, qui regroupe des dizaines d'organisations professionnelles à travers le pays, a tiré la sonnette d'alarme. Selon lui, « le problème dépasse désormais la simple question du prix pour devenir une crise structurelle qui menace l'avenir de la profession ». Dans un entretien accordé à Hespress, il affirme que les sociétés minières marocaines ne fournissent pas de matière première aux bijoutiers locaux, ce qui pourrait pourtant atténuer leurs difficultés. Il avertit que les hausses enregistrées depuis la fin de l'année 2025 ont favorisé l'emprise des contrebandiers sur le marché, introduisant de l'or à des prix exorbitants et générant des marges pouvant atteindre 18 à 20 millions de centimes par kilogramme. Interrogé sur les fermetures forcées, M. El Hazzaz indique que le franchissement du seuil des 5.000 dollars l'once a déjà conduit à la fermeture de nombreux magasins, bijoutiers et artisans étant dans l'incapacité de supporter de tels coûts.