Après des années de traversée du désert, en raison de la concurrence asiatique, l'industrie textile dans la région de Tanger essaie aujourd'hui de s'affirmer. Elle reste très dépendante du voisin espagnol et joue un rôle d'insertion sociale de premier plan dans la ville du Détroit, surtout pour les femmes. À Tanger, le textile n'est pas qu'un secteur industriel. C'est une réalité quotidienne, un filet de sécurité pour des milliers de familles. C'est également un marqueur puissant des transformations sociales que connaît la ville depuis deux décennies. Dans les zones industrielles qui ceinturent la ville du Détroit, les usines de confection textile sont très visibles. À l'intérieur, des rangées de machines à coudre tournent sans relâche pour répondre aux commandes venues d'Europe. Et cette forte présence des ateliers textiles se retrouve même parfois dans les quartiers résidentiels, où certains opèrent dans une relative clandestinité. Ici, à l'instar de l'automobile et de la logistique, le textile tient à rappeler qu'il a son mot à dire. Cela ne date pas d'aujourd'hui, même si l'essor du textile tangérois est indissociable du développement de la plateforme portuaire de Tanger Med. Dépendance En rapprochant Tanger des ports espagnols, situés à quelques dizaines de minutes seulement de navigation, le complexe portuaire et logistique a bouleversé les chaînes d'approvisionnement. Les marques européennes peuvent produire et livrer rapidement tout en ajustant leurs collections en temps réel. Ce modèle a favorisé l'installation d'unités de confection capables de répondre aux exigences de la «fast fashion». Dans les ateliers, la cadence est soutenue. Les commandes proviennent en grande partie du groupe espagnol Inditex, maison-mère de Zara. Cette relation assure des volumes importants et une relative stabilité d'activité. Elle a permis à Tanger de s'intégrer solidement dans les circuits européens de l'habillement. Mais elle crée aussi une dépendance forte vis à vis de quelques donneurs d'ordres ainsi que de la conjoncture du marché européen. Cap sur l'Espagne Les chiffres récents traduisent une dynamique contrastée. Au premier semestre 2025, les exportations textiles marocaines vers l'Union européenne ont atteint environ 1,48 milliard de dollars, en progression de 2,6% sur un an. Les ventes vers l'Espagne et l'Allemagne ont connu des hausses à deux chiffres. Cette performance soutient l'activité des usines tangéroises et limite les tensions sur l'emploi. Pourtant, la part du Maroc dans les importations européennes de vêtements a légèrement reculé, passant de 3,4% à 3,1%. La concurrence asiatique, notamment celle du Bangladesh, du Vietnam et de la Chine, pèse lourdement sur les prix. Les industriels tangérois évoluent ainsi sur une ligne de crête consistant à maintenir la compétitivité tout en préservant les emplois. Cela dit, au niveau national, le secteur textile et habillement a généré près de 45 MMDH de chiffre d'affaires en 2024, dont environ 32 MMDH à l'export. Une part importante de cette activité est concentrée dans le nord du Royaume. Fragilités À Tanger, le textile figure parmi les premiers employeurs industriels. La main-d'œuvre y est majoritairement féminine, souvent jeune, parfois issue des zones rurales environnantes. Pour beaucoup, il s'agit d'un premier emploi formel, avec un salaire régulier et une couverture sociale. L'impact social du textile à Tanger dépasse largement les murs des usines. Autour des zones industrielles, des quartiers entiers se sont développés. Les commerces, les services de transport et les petites activités informelles vivent au rythme des équipes du matin et de l'après-midi. Chaque emploi direct génère des revenus indirects. Le textile irrigue l'économie locale. Il contribue aussi à une mutation sociale profonde. L'accès à un revenu stable a renforcé l'autonomie financière de nombreuses femmes. Dans certains foyers, ce salaire constitue la principale source de revenus. Il permet la scolarisation des enfants, l'accès au logement et une consommation plus soutenue. Tanger a vu émerger une nouvelle classe ouvrière féminine, pilier discret mais essentiel de sa croissance. Sous-traitance Les défis restent néanmoins réels. Les salaires demeurent modestes, les cadences exigeantes et les marges de progression limitées pour les ouvrières peu qualifiées. La question de la montée en gamme devient centrale. Investir dans le textile technique, durable et à plus forte valeur ajoutée pourrait offrir de meilleures perspectives salariales et une stabilité accrue. Dans la désormais deuxième ville la plus peuplée du Maroc, le textile est à la fois moteur économique et révélateur social. Il incarne les promesses de l'ouverture internationale comme les fragilités d'un modèle fondé sur la sous-traitance. Abdellah Benahmed / Les Inspirations ECO