Alors que les mégaprojets captent l'attention, c'est une révolution plus discrète mais tout aussi stratégique qui se prépare au ministère de l'Habitat. Plomberie sanitaire, ventilation des logements, professionnalisation de la main-d'œuvre : trois appels d'offres internationaux lancés coup sur coup. Objectif : colmater les brèches d'un secteur de la construction à la croisée des chemins, entre urgence climatique, risques sanitaires et marée noire de l'informel. Détails et enjeux… Longtemps, le secteur marocain de la construction a fonctionné sur un modèle unique : construire beaucoup, construire vite, pour absorber une demande urbaine explosive. Cette logique quantitative a permis de réduire les déficits de logements, mais elle a laissé dans l'ombre des priorités devenues aujourd'hui intolérables. La première est celle de l'eau. Alors que le Royaume subit une pression hydrique sans précédent, une partie de la ressource s'évapore chaque année dans des fuites domestiques invisibles, faute de normes contraignantes sur la plomberie. La seconde est celle de l'air. Dans des logements mal ventilés, l'humidité, les moisissures et les polluants intérieurs s'accumulent, affectant la santé des occupants et la durabilité du bâti. La troisième, enfin, est celle du savoir-faire. Comment imposer des règlements exigeants à une main-d'œuvre largement informelle, non certifiée, et sans réelle formation continue ? C'est à ces trois défis que répond la stratégie lancée par le ministère de l'Aménagement du Territoire, de l'Urbanisme, de l'Habitat et de la Politique de la Ville. Aujourd'hui, la tutelle lance coup sur coup trois appels d'offres internationaux, trois études menées en parallèle, neuf mois de travaux pour chacune, et trois règlements attendus – premiers de leurs genres- qui devraient, à terme, transformer en profondeur la manière de concevoir, construire et réhabiliter le logement marocain. L'eau, cette ressource qui fuit entre nos doigts... et nos tuyaux Le chiffre est devenu une obsession nationale. Le ministère de l'Habitat estime, dans le préambule de son cahier des charges sur la plomberie, que «1,8 milliard de personnes vivront dans des pays frappés par une raréfaction absolue de l'eau et deux tiers de la population mondiale pourraient être en situation de stress hydrique». Le Maroc est en première ligne. Urbanisation accélérée, rareté des précipitations, impacts du changement climatique : la combinaison est explosive. À ce titre, les Orientations royales ont érigé «la gestion des ressources hydriques en priorité nationale». Pourtant, un paradoxe demeure. Pendant que l'Etat investit des milliards dans le dessalement et les grands transferts, une partie de l'eau potable s'évapore littéralement dans les logements, par les fuites, les équipements vétustes, l'absence de normes. Le constat dressé par l'administration est sans appel : «les fuites d'eau ne sont pas rares dans un logement et un simple robinet qui goutte peut représenter près de 3 m3/mois de déperdition, soit 35 m3/an». Ce chiffre peut atteindre «plus de 100 m3 pour des fuites plus importantes, telles que la chasse d'eau ou le robinet d'entrée d'eau du logement». En clair, chaque logement mal équipé est une petite hémorragie invisible sur une ressource publique devenue stratégique, et le problème est appelé à s'aggraver. La demande en eau n'a jamais été aussi forte, tandis que le changement climatique réduit durablement l'offre naturelle. C'est dans ce contexte alarmant que le ministère a décidé de s'attaquer au volet de la plomberie sanitaire. Le futur règlement devra «régir la conception, la mise en place, la modification, et la rénovation ou la réparation de la plomberie dans les bâtiments à usage d'habitation». Il devra aussi «développer un cadre normatif des descriptions et caractéristiques des produits sanitaires», en vue de «préserver l'eau potable, maîtriser la consommation d'eau et promouvoir les mesures d'efficacité hydrique et de réutilisation des eaux pluviales et des eaux usées». Le texte devra couvrir des domaines aussi variés que l'installation de l'alimentation en eau froide et chaude, l'évacuation gravitaire des eaux usées, ou encore les systèmes de récupération des eaux pluviales. Un benchmark international sera réalisé pour ne pas réinventer ce qui fonctionne ailleurs, et proposer des «solutions pour économiser l'eau dans les nouveaux logements ainsi que le parc de logement existant». Car c'est bien là l'ambition silencieuse de ce projet : transformer chaque foyer en rempart contre le gaspillage et faire entrer l'efficacité hydrique dans l'ADN du logement marocain. Air intérieur : l'angle mort de la santé publique révélé par la Covid «La qualité de l'air intérieur dans le secteur résidentiel représente un enjeu majeur pour la santé publique et le bien-être des occupants», estime le ministère. La ventilation des bâtiments joue ainsi «un rôle essentiel dans l'évacuation des polluants, la régulation de l'humidité et la prévention des pathologies respiratoires». Mais la pandémie de Covid-19 a changé la donne. Elle a mis «davantage la lumière sur la vulnérabilité de l'environnement résidentiel à forte densité en temps de pandémie», renforcée par les mesures de confinement, couvre-feu et télétravail. Le risque de transmission du virus est «augmenté dans des espaces restreints, non ventilés ou ventilés de façon inadéquate, à forte densité d'occupants et lorsque la durée d'exposition est prolongée». Les études épidémiologiques ont montré que la simple ouverture des fenêtres ne suffit pas toujours, et que la conception même des logements peut aggraver ou limiter la circulation des aérosols. D'où l'urgence d'une réglementation qui n'existe pas encore au Maroc. «Plusieurs normes marocaines homologuées existent dans le secteur de la ventilation», reconnaît le ministère, mais «l'absence d'un cadre réglementaire spécifique et obligatoire limite l'intégration systématique de solutions de ventilation performantes et adaptées aux caractéristiques climatiques et architecturales locales». Les dégâts ne se limitent pas à la santé. Une ventilation insuffisante favorise «l'accumulation d'humidité à l'intérieur des bâtiments, entraînant la formation de moisissures, la dégradation des matériaux de construction et la détérioration des performances thermiques du bâti». À long terme, ces phénomènes «compromettent la durabilité des structures, augmentent les besoins en maintenance et réduisent la valeur patrimoniale des logements». Il y a aussi la dimension énergétique, rarement évoquée dans les débats publics. «Les déperditions liées à la mauvaise conception des systèmes de ventilation représentent une part de plus en plus importante qui accroît les besoins de chauffage des bâtiments», insiste le document de référence. «Une ventilation maîtrisée est aussi le moyen, dans les bâtiments climatisés, de limiter les consommations d'énergie en été ou en mi-saison». Le futur règlement devra donc répondre à cinq objectifs : diluer les polluants naturels (ameublement, matériaux, produits de nettoyage) ; éliminer les polluants spécifiques (odeurs de toilettes ou de cuisine, fumée de tabac, produits de combustion) ; assurer la respiration des occupants ; contrôler l'humidité intérieure ; et fournir l'air nécessaire aux appareils à combustion. Concrètement, l'étude devra définir des «seuils minimums de confort selon les normes par zone d'occupation» (espaces de vie, espaces de services), des «méthodes de calcul des débits d'air», et des «exigences de débits d'air minimums des pièces de service et espaces de vie». Un travail de haute précision, qui devra s'appuyer sur des simulations et des benchmarks internationaux. À terme, le logement marocain ne sera plus seulement évalué sur sa surface ou son exposition, mais aussi sur sa capacité à renouveler son air sans gaspillage énergétique. Le grand oublié : une main-d'œuvre informelle incapable d'appliquer ces normes Toute cette architecture réglementaire repose pourtant sur un pari fragile : qu'il y aura, sur le terrain, des professionnels qualifiés pour l'appliquer. Or, rien n'est moins sûr, car le secteur de la construction marocain est miné par l'informalité. Le ministère considère donc qu'il faut «remédier aux freins et contraintes» qui empêchent l'émergence d'une main-d'œuvre certifiée. L'étude à réaliser s'inscrit dans le sillage de la Feuille de route nationale pour l'emploi, officialisée par la circulaire n°04/2025 du 26 février 2025. Axée sur huit interventions prioritaires, celle-ci vise à «mettre en œuvre les politiques spécifiques du gouvernement dans ce domaine et se positionner en tant que dispositif complémentaire aux actions et programmes sectoriels». Le ministère de l'Habitat a été appelé à contribuer, et a choisi son angle d'attaque : les métiers de la main-d'œuvre en forte demande dans la construction. Quatre métiers sont ciblés en priorité : maçon / maçon boiseur, plombier, carreleur, électricien. Pourquoi eux ? Parce qu'ils sont au cœur de la qualité finale du logement. Un plombier non qualifié fera des raccords défectueux (fuites, gaspillage) ; un électricien amateur mettra en danger les habitants ; un maçon inexpérimenté compromettra la structure ; et un carreleur mal formé réduira la durabilité et l'hygiène des sols. Mais le diagnostic préalable est colossal. Le prestataire devra réaliser «un portrait du secteur de la construction en se focalisant sur les métiers de la main-d'œuvre», identifier «tous les métiers de la main-d'œuvre du secteur», et donner «un aperçu sur l'emploi de la main-d'œuvre (identifier la part du secteur formel et informel, décrire la dynamique de l'emploi pour les métiers de la main-d'œuvre identifiés)». Surtout, une enquête terrain quantitative et qualitative devra être menée sur les quatre métiers cibles, «basée sur une approche scientifique auprès d'un échantillon représentatif d'entreprises, de professionnels et de la main-d'œuvre du secteur, couvrant les douze régions du Maroc». Pour chaque métier et par région, il faudra identifier l'effectif exerçant, la part du formel et de l'informel, l'offre d'emploi disponible, les taux d'insertion par type de dispositif de formation, et les freins à l'emploi. À l'issue de ce diagnostic, un dispositif de professionnalisation devra être élaboré en vue, d'abord, de proposer des actions concrètes pour les quatre métiers, y compris des «schémas possibles pour faciliter l'accès à l'emploi en capitalisant sur les programmes actuels (OFPPT, Département de l'Artisanat)» et «une démarche structurée et opérationnelle pour mettre en place un système national d'octroi des cartes professionnelles». Ensuite, une plateforme numérique devra être conçue pour centraliser les données des professionnels, avec spécifications fonctionnelles détaillées, architecture technique, modèle de données, et architecture d'intégration avec l'écosystème digital existant. L'objectif, à terme, est de conditionner l'intervention sur les chantiers (notamment publics ou subventionnés) à la détention de cette carte professionnelle, et d'élargir progressivement la plateforme à l'ensemble des métiers de la construction. Un passage obligé pour mettre fin à l'anarchie, renforcer la sécurité et la qualité, et sortir des milliers d'artisans de l'économie informelle. Une stratégie de continuité, des défis à ne pas sous-estimer Ces trois initiatives ne sont pas isolées. Elles prolongent les engagements du Nouveau modèle de développement et répondent aux cris d'alarme répétés des institutions internationales. Si le FMI, dans son analyse d'avril 2026, saluait la résilience macroéconomique du Maroc (croissance de 4,9% en 2025, inflation à 0,8%), il a surtout mis en garde contre le décalage entre la croissance et l'emploi de qualité, qui reste le talon d'Achille du pays. Et le secteur de la construction est au cœur de ce paradoxe. Créateur net d'emplois (64.000 postes dans le BTP en 2025, selon le Haut-commissariat au plan), il reste prisonnier d'une main-d'œuvre peu qualifiée et d'un cadre normatif lacunaire pour l'eau et l'air intérieur. Reste à savoir si ces études déboucheront sur des règlements réellement appliqués. La question des moyens, de l'acceptabilité par les professionnels et de la capacité de l'administration à contrôler les logements existants reste entière. Cependant, ce qui est acquis, c'est que le Maroc ne veut plus construire «vite et mal». L'heure est à la montée en gamme, pour que chaque logement devienne un rempart contre le gaspillage de l'eau, un refuge pour la santé respiratoire, et un levier pour l'emploi formel. Les chiffres qui donnent le vertige 1,8 milliard . Nombre de personnes qui vivront dans des pays frappés par une raréfaction absolue de l'eau. 35 m3/an. Quantité d'eau perdue par un simple robinet qui goutte. Jusqu'à 100 m3 pour une chasse d'eau défectueuse. 80%. Part de l'emploi au Maroc relevant de l'informel selon la Banque mondiale. 90,2%. Proportion des activités informelles du BTP sans local professionnel fixe. 64.000. Emplois nets créés dans le BTP en 2025. Hatim Khelladi / Les Inspirations ECO