Le Conseil de gouvernement vient d'adopter deux décrets techniques. Sous leur apparente modestie, ils touchent au cœur même du scrutin législatif. Le premier réorganise le bulletin de vote unique pour un classement plus neutre des listes. Le second relève le plafond des dépenses de campagne et, pour la première fois, encadre les moyens numériques. Une double modernisation bienvenue. Cependant, une réforme électorale ne se décide pas seulement par décrets. Elle se juge à l'usage, à la contrôlabilité et à l'ambition qu'elle porte. Le nouveau classement chronologique des listes, selon leur date d'enregistrement, est une garantie de neutralité. Dans l'isoloir, pourtant, l'électeur risque de ne pas y gagner beaucoup, car la lisibilité du scrutin dépend surtout de la clarté de l'offre politique. Or, avec une myriade de listes, de sigles et d'alliances de circonstance, le citoyen peine souvent à s'y retrouver. Par ailleurs, sur le front des dépenses, la réforme fait entrer les campagnes dans le XXIe siècle. La notion de «moyens numériques» est enfin définie et un sous-plafond spécifique vient colmater une brèche béante. Les candidats les mieux dotés ne pourront plus inonder les réseaux sociaux hors de tout contrôle. Mais comment va-t-on vérifier ? La frontière entre le gratuit et le payant est floue et la loi ne pourra rien si la régulation n'a pas les moyens techniques et juridiques de son contrôle. Sur ce point, le décret est silencieux. Pourtant, c'est bien là que le bât blesse. Au fond, ces deux textes souffrent du même travers. Ils répondent à des problèmes identifiés (opacité du classement, vide numérique) mais sans les inscrire dans une stratégie d'ensemble. On modernise le bulletin, mais on ne simplifie pas l'offre politique. On plafonne le numérique, mais on ne crée pas d'autorité indépendante de régulation des campagnes en ligne. On augmente le plafond des dépenses, mais on ne réfléchit pas à un financement public plus redistributif ou à un plafonnement des dons privés. Ces décrets sont certes des outils nécessaires, mais ils ne suffiront pas. Reste à espérer que le législateur, les partis et la société civile s'emparent du sujet plus largement… parce qu'une élection ne se gagne pas seulement dans l'isoloir ou sur les réseaux sociaux. Meriem Allam / Les Inspirations ECO