Adopté le 8 avril 2026, le Cadre stratégique de réforme de la gestion des finances publiques (CSR-GFP) 2026‐2032 constitue une rupture méthodologique. Pour la première fois, le Royaume rassemble l'ensemble des chantiers de modernisation budgétaire dans une vision unique, transversale et orientée résultats. Cinq axes, seize orientations et un plan d'action triennal à horizon mobile : de quoi transformer la gestion de l'argent public en véritable levier de développement, à l'heure où les besoins liés à l'Etat social et à la Coupe du monde 2030 exigent une efficacité accrue. Le diagnostic est sans appel. Après des années de réformes menées sous l'impulsion de la loi organique des finances de 2015, le Maroc a certes renforcé la fiabilité de son budget et sa rigueur d'exécution. Mais l'évaluation PEFA Agile 2024, conduite avec la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, l'Union européenne et l'Agence française de développement, révèle des angles morts persistants. Elle met en avant une coordination encore trop faible entre les réformes, une culture de la performance qui n'informe pas vraiment les arbitrages budgétaires, des restes à recouvrer massifs, des comptes de l'Etat qui tardent à être certifiés, et des systèmes d'information qui communiquent mal entre eux. C'est pour colmater ces brèches que le ministère de l'Economie et des Finances vient d'adopter le Cadre stratégique de réforme de la gestion des finances publiques (CSR-GFP) 2026‐2032, une feuille de route inédite qui entend briser la logique de silos. Cinq axes stratégiques Le CSR-GFP s'articule autour de cinq axes complémentaires et interdépendants, chacun décliné en plusieurs orientations prioritaires. Le premier axe, dédié à la performance, vise à affiner la budgétisation fondée sur la performance en termes de résultats, de coûts et de scénarios budgétaires. Concrètement, il s'agit de passer à des budgets programmes orientés vers l'impact, en introduisant des indicateurs d'effets et d'impact, et de mieux connaître les coûts unitaires des principaux services publics. Le document précise qu'une circulaire budgétaire pourrait inciter les départements ministériels à présenter des scénarios alternatifs d'allocation budgétaire. L'axe prévoit également d'élargir le périmètre de la GFP pour inclure la performance des établissements et entreprises publics, conformément à l'amendement en cours de la LOF, et d'aligner la GFP pour concourir à la convergence des politiques publiques par une meilleure coordination institutionnelle et un investissement public plus ciblé. Le CSR-GFP note que «le besoin d'une réforme profonde garantira que chaque dirham investi serve les priorités nationales de développement, en particulier la réduction des inégalités, la création d'emplois, la transition écologique, et l'efficacité des services publics». Le deuxième axe porte sur la soutenabilité. Il s'agit de mener une action plus concertée et incitative pour la mobilisation des ressources, en s'appuyant sur les plans stratégiques de la Direction générale des impôts (2024‐2028) et de l'Administration des douanes et impôts indirects (2024‐2028). Le document rappelle que les dépenses globales ont atteint 33,4% du PIB en 2024, un niveau historiquement élevé, et que le déficit budgétaire est passé de 7,1% en 2020 à 3,9% en 2024, mais que cette réduction repose en partie sur des opérations non récurrentes. L'orientation majeure est la mise en place d'une gestion holistique des risques budgétaires, avec la publication d'un rapport annuel, l'introduction de scénarios alternatifs dans le cadrage macro‐économique, et une veille élargie incluant les risques climatiques, sociaux et ceux liés aux partenariats public-privé. Le troisième axe, consacré à la transparence, comprend cinq orientations. Il s'agit d'abord de capitaliser sur le plan d'actions en transparence budgétaire en cours, en intégrant les nouveaux besoins liés aux axes techniques et d'améliorer la disponibilité et la qualité de l'information issue des comptes de l'Etat, en poursuivant l'adoption des normes de comptabilité générale, en fiabilisant le bilan et en rattrapant les retards de certification par la Cour des comptes. Le document indique que treize normes ont déjà été adoptées et que les états financiers sont produits depuis 2020. Tercio, il est prévu de mettre en place une gouvernance numérique de la GFP avec interopérabilité des systèmes, en utilisant la création de la Direction de la gouvernance de la sécurité des systèmes d'information comme une opportunité. Quatrièmement, d'améliorer le dispositif statistique des finances publiques en mettant en œuvre un plan d'actions arrêté avec le FMI en mai 2025. Cinquièmement, de poursuivre les actions de la stratégie de digitalisation ayant un impact direct sur la GFP, notamment l'axe «numérisation de l'administration publique» de la stratégie «Maroc Digital 2030». Le quatrième axe intègre les dimensions inclusives que sont le genre, le climat et la territorialité. Le CSR-GFP rappelle que le Maroc a réalisé des progrès significatifs en matière de budgétisation sensible au genre, avec un marquage genre expérimenté dans quatre ministères (Education, Jeunesse, Habitat, Solidarité). L'objectif est de généraliser cette démarche et de l'étendre au climat. L'axe prévoit de systématiser les analyses d'impact genre et climat des dépenses engagées, et de décliner les enjeux d'inclusion au niveau de l'action publique locale, en renforçant l'articulation entre les Programmes de développement régional et la programmation budgétaire nationale. Le CSR-GFP mentionne également la réforme de la fiscalité locale pour donner plus d'autonomie financière aux collectivités territoriales. Le cinquième axe concerne la coordination des réformes et la conduite du changement. Il repose sur trois orientations : poursuivre une approche structurée et participative d'élaboration et d'adoption du CSR-GFP ; utiliser une approche de gestion axée sur les résultats à court, moyen et long terme ; et conduire le changement en renforçant les capacités des acteurs impliqués et la qualité du dialogue de politique publique. Le document insiste sur l'importance de «quick wins» pour maintenir le momentum, et sur la mise en place d'un plan de communication et d'un réseau de correspondants. Un plan d'action triennal à horizon mobile et un pilotage renforcé La mise en œuvre du CSR-GFP se traduira par un plan d'action triennal à horizon mobile, dont la première période s'étend du quatrième trimestre 2026 à juin 2029. Ce dispositif permet d'ajuster les actions en fonction des résultats obtenus et de l'évolution du contexte national et international. Le document prévoit une revue à mi‐parcours entre mi‐2029 et mi‐2030. Le pilotage est confié à quatre structures. Un comité interministériel de pilotage, présidé par le ministre délégué chargé du Budget, réunit les secrétaires généraux des ministères concernés. Un comité technique de suivi, dirigé par le directeur du Budget, analyse les rapports annuels. Une cellule «PMO» de suivi technique assure le secrétariat et élabore le rapport annuel. Enfin, un groupe conseil élargi inclut les partenaires techniques et financiers, le Parlement, la Cour des comptes, l'Instance nationale de la probité, le Haut-Commissariat au Plan, et des représentants de la société civile. Le document précise que «le cadre de suivi reposera sur un modèle logique selon une théorie du changement, avec des indicateurs de produit, d'effet et d'impact, ainsi qu'un système d'alerte basé sur une matrice des risques». Notons que le CSR-GFP arrive à point nommé. En effet, les besoins de financement explosent avec la généralisation de la protection sociale. Par ailleurs, la préparation de la Coupe du monde 2030 exige des investissements massifs dans les infrastructures, les transports et le numérique. Dans ce contexte de rareté des ressources, la maîtrise de la dépense publique et l'optimisation de son efficacité deviennent une priorité absolue. Hatim Khelladi / Les Inspirations ECO