Alors que le Conseil de la concurrence planche sur une éventuelle réforme du modèle des pharmacies marocaines, la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc hausse le ton. Dans une note d'objection adressée officiellement à l'institution, les professionnels rejettent fermement toute proposition visant à ouvrir le capital des officines à des investisseurs extérieurs. Ce que dénoncent les pharmaciens, c'est une réforme qu'ils jugent dangereuse pour la couverture sanitaire du territoire et pour l'avenir de toute une profession. La grogne couvait depuis plusieurs mois. Elle continue. Cette semaine, la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM) a adressé au président du Conseil de la concurrence une note d'objection formelle contre les recommandations relatives à la restructuration du modèle des pharmacies. L'objet du litige, faut-il le rappeler, concerne la proposition d'ouvrir le capital des officines à des investisseurs, qu'ils soient du secteur ou extérieurs à la profession. Les pharmaciens ont déjà exprimé leur refus lors des différentes phases de concertation. Le 9 avril 2026, une journée de mobilisation nationale s'est tenue devant le Conseil de la concurrence pour marquer leur opposition. Désormais, ils passent à l'étape supérieure, celle de l'interpellation institutionnelle, par une note juridiquement et politiquement fondée. Un modèle social menacé, selon les pharmaciens Dans leur mémorandum, les professionnels rappellent ce qui fait, selon eux, la force du modèle marocain. Depuis des décennies, le Royaume a construit un réseau de pharmacies de proximité qui couvre l'ensemble du territoire, y compris les zones rurales et les quartiers les plus reculés. Cette couverture quasi exhaustive, plaident-ils, remplit une fonction sociale essentielle qui dépasse la simple logique de profit. Ouvrir le capital des officines à des investisseurs, c'est risquer de transformer ce réseau en un modèle commercial où seules les zones rentables seront desservies, estiment-ils. Les pharmaciens citent des exemples étrangers : aux Etats-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne, l'arrivée des chaînes commerciales a entraîné la fermeture de milliers de pharmacies de proximité. Dans certaines régions, les patients doivent parcourir dix, voire vingt kilomètres pour obtenir leurs médicaments. Un diagnostic contesté point par point La CSPM conteste le diagnostic même du Conseil de la concurrence. D'abord sur la question de l'emploi. Les recommandations évoquent la possibilité de faire travailler plusieurs pharmaciens dans une même officine pour absorber le nombre croissant de diplômés. Les syndicats rétorquent que la loi 17.04 (Code du médicament et de la pharmacie) le permet déjà, à condition d'atteindre certains seuils de chiffre d'affaires. Mais cette disposition, disent-ils, relève du ministère de la Santé, pas d'une réforme structurelle. Ensuite sur la prétendue faiblesse économique de certaines pharmacies. Pour la CSPM, les difficultés rencontrées par quelques officines ne justifient pas une refonte complète du secteur. Elles sont dues à des dysfonctionnements réglementaires que les autorités ont la responsabilité de corriger. Parmi ces dysfonctionnements, la confédération pointe le fléau de la vente illégale de médicaments en dehors des pharmacies. Selon leur plaidoyer, pas moins de 30% des médicaments circuleraient hors du circuit légal, via des cliniques, des cabinets médicaux, des marchés ou même des commerces de proximité, privant l'Etat de recettes fiscales considérables et affaiblissant artificiellement le chiffre d'affaires des officines. Des propositions alternatives La CSPM propose plusieurs axes. D'abord, l'intégration effective du pharmacien dans le système de santé, en lui confiant de nouvelles missions sanitaires (vaccination, suivi de maladies chroniques, dépistage), comme c'est le cas dans les pays avancés. Ensuite, le respect strict du circuit légal du médicament, avec une répression effective des ventes hors officine. Enfin, une meilleure régulation de la formation des pharmaciens, sous l'égide du ministère de l'Enseignement supérieur, pour adapter le nombre de diplômés aux besoins réels du pays. Pour appuyer leur argumentaire, les pharmaciens invoquent la Constitution. Le chapitre 31 garantit le droit des citoyens aux soins. Le chapitre 35 affirme la liberté d'investissement mais dans le cadre de l'intérêt général. Or, ouvrir le capital des pharmacies à des investisseurs privés, c'est, selon eux, sacrifier l'intérêt général – c'est-à-dire l'accès équitable aux médicaments sur tout le territoire – sur l'autel de la rentabilité à court terme.