Au-delà de l'annonce, l'alliance Maroc data center et Munisys via ARKA marque une rupture. Entre souveraineté face aux lois extraterritoriales et modèles hybrides, ces acteurs du secteur imposent une stratégie où la donnée reste nationale. Invités de Good morning Gitex, les CEO de ces deux entreprises livrent leur vision d'une autonomie numérique qui s'inscrit désormais dans le dur des infrastructures. Au détour de la 4e édition du GITEX Africa Morocco 2026, qui a fermé ses portes hier à Marrakech, la rencontre organisée par Les Inspirations ECO (Good morning Gitext) avec Maroc data center et Munisys a dépassé le simple cadre de l'actualité d'entreprise. Au fil de la discussion avec Abderrahmane Mounir, CEO de Maroc data center, et Younes Peter Amine, le débat a dessiné en creux un tournant pour le numérique marocain. Il a permis un moment de réflexion d'un nouveau genre sur la souveraineté des données, la refonte des infrastructures et l'émergence d'acteurs capables de verrouiller l'ensemble de la chaîne technologique. La souveraineté, une question de survie Premier enseignement de cette rencontre, la souveraineté digitale n'est plus un concept théorique mais un impératif opérationnel. Pour Younes Peter Amine, il s'agit désormais de reprendre le contrôle sur une ressource devenue critique pour les Etats comme pour les entreprises. «Il y a un moment où il faut reconnaître ce qui est absolument vital comme donnée [...] et faire en sorte qu'on y ait toujours accès», affirme-t-il. Abderrahmane Mounir complète cette analyse en mettant en avant les risques liés aux dépendances technologiques internationales, notamment à travers les lois extraterritoriales. «Un juge américain peut ordonner à une société opérant à l'étranger de donner accès à des données», rappelle-t-il, soulignant ainsi la vulnérabilité potentielle des organisations trop exposées aux infrastructures étrangères. Dans ce contexte, le positionnement de Maroc data center s'inscrit dans une logique de sécurisation, de localisation et de conformité, en phase avec l'évolution du cadre réglementaire national. C'est une question de survie numérique, tout simplement. L'hybridation comme nouveau dogme Deuxième enseignement majeur, le paradigme du « tout cloud » est en train de s'effriter au profit d'approches hybrides. Loin des discours simplistes, les deux dirigeants défendent une vision pragmatique de l'architecture IT. «Ce n'est pas tout à fait du cloud, ce n'est pas tout à fait de l'intégration [...] c'est le mix qui constitue le meilleur compromis», explique Younes Peter Amine. Cette approche repose sur une répartition intelligente des charges : les données les plus sensibles restent maîtrisées localement, tandis que les usages moins critiques peuvent être externalisés avec, en permanence, la capacité de revenir en arrière. Cette logique de réversibilité devient un élément structurant des stratégies IT modernes. Elle repositionne des acteurs comme Munisys dans un rôle d'orchestrateur de systèmes de plus en plus complexes, loin du simple métier de revendeur. Cette transformation s'accompagne d'un basculement profond des modèles économiques. Le passage du CAPEX à l'OPEX s'impose progressivement comme une norme, presque une évidence. «Les clients réfléchissent à basculer d'un mode où ils possèdent leur infrastructure à un mode où ils consomment un service», observe Younes Peter Amine. Ce glissement traduit une volonté des entreprises de se concentrer sur leur cœur de métier tout en externalisant la gestion d'infrastructures devenues trop complexes et critiques. Dans ce nouveau contexte, la valeur ne réside plus uniquement dans la possession d'actifs technologiques, mais dans la capacité à fournir des services fiables, sécurisés et, surtout, évolutifs. C'est précisément pour répondre à cette complexité croissante qu'a été pensée la structure ARKA. En combinant les expertises de Maroc data center et de Munisys, elle ambitionne de dépasser les silos traditionnels entre intégration, infrastructure et cloud. «Notre métier, c'est de prendre en charge la problématique du client de bout en bout», résume Abderrahmane Mounir. Ce positionnement d'intégrateur global vise à offrir une réponse unifiée à des organisations confrontées à des enjeux de plus en plus transverses, là où la frontière entre conseil, technologie et exploitation tend à disparaître. Plus qu'un prix, un gage de confiance Face aux géants internationaux comme Amazon web services, Google ou Microsoft, la question de la compétitivité ne peut plus être réduite à une simple comparaison de prix sur une facture. «Compétitif ne veut pas dire moins cher [...] mais raisonnablement « pricé » par rapport aux garanties», insiste Younes Peter Amine. La souveraineté, la proximité, la conformité réglementaire (notamment vis-à-vis de la DGSSI) et la qualité de service deviennent ainsi des critères déterminants dans les choix des entreprises marocaines. En filigrane, cette discussion laisse entrevoir une ambition plus large : positionner le Maroc comme un hub digital régional. «L'ambition africaine est clairement affichée», affirme Younes Peter Amine. Le pays est perçu comme une base technologique capable de rayonner à l'échelle continentale, notamment grâce à la montée en puissance de ses infrastructures et à l'implication d'investisseurs panafricains. Enfin, les intervenants ont insisté sur le rôle stratégique des startups dans cet écosystème en construction. Abderrahmane Mounir souligne par exemple qu'«une startup qui réussit devient un très gros client pour nous dans le futur», justifiant ainsi les dispositifs d'accompagnement mis en place pour faciliter leur accès à l'infrastructure et accélérer leur développement dès les premières phases, souvent critiques, de leur croissance. Au-delà des annonces, cette rencontre met en évidence une recomposition profonde du paysage IT marocain. Le passage d'un marché fragmenté à un écosystème intégré, centré sur la maîtrise de la donnée et la flexibilité des infrastructures, semble désormais engagé. Plus qu'une prise de parole corporate, cet échange aura ainsi posé les bases d'une nouvelle lecture stratégique du numérique au Maroc.