Les Industries culturelles et créatives apparaissent désormais comme un véritable sujet économique. Dans cet entretien, Amal Idrissi revient sur les principaux enseignements du rapport réalisé conjointement par l'Observatoire marocain de la TPME (OMTPME) et la Société financière internationale (IFC), consacré aux ICC, entre poids réel dans l'économie, déficit de financement, enjeu de bancabilité et potentiel de transformation à l'horizon 2030. Le rapport montre que les industries culturelles et créatives (ICC) ne relèvent plus seulement d'un enjeu culturel, mais d'un véritable sujet économique. Selon vous, qu'est-ce que ces résultats changent concrètement dans la manière dont les pouvoirs publics et les financeurs doivent regarder ce secteur ? Les résultats du rapport modifient de manière significative la perception des industries culturelles et créatives, en les repositionnant comme un secteur économique structuré, au-delà de leur dimension culturelle. L'apport central de ce travail réside dans la production d'une lecture objectivée du secteur, fondée sur des données concrètes, qui permet de dépasser des perceptions souvent partielles. Les ICC apparaissent ainsi comme un levier réel de croissance, d'emploi et d'export, avec des dynamiques économiques propres. Ce changement de regard a des implications directes pour l'action publique et le financement. Il met en évidence la nécessité d'aller vers des approches plus structurées, notamment en matière de cadre juridique, de formalisation, de valorisation de la propriété intellectuelle et de ciblage des dispositifs de soutien. Pour les financeurs, cette nouvelle lecture permet d'identifier plus clairement les segments porteurs et d'envisager des approches mieux adaptées aux spécificités du secteur. Enfin, le rapport met en évidence un effet multiplicateur significatif, avec environ 2,5 dollars générés pour chaque dollar investi, ce qui contribue à repositionner les ICC comme un levier économique stratégique. Le contraste est fort entre le poids économique du secteur et son faible accès au financement. Comment expliquez-vous qu'un secteur qui représente 2,4% du PIB et plus de 116.000 emplois reste encore aussi marginal dans le crédit aux entreprises ? Le rapport met en évidence un paradoxe clair : ce secteur, qui pèse 2,4% du PIB, génère plus de 43 milliards de dirhams de chiffre d'affaires et quelque 116.000 emplois. Cependant, il capte moins de 0,5% du crédit aux entreprises. Les données permettent d'expliquer ce décalage. Il ne traduit pas un manque de potentiel économique, mais une inadéquation entre les caractéristiques du secteur et les critères classiques d'analyse du risque. Les industries culturelles et créatives reposent en grande partie sur des actifs immatériels, des revenus souvent irréguliers et des modèles économiques hybrides. Ces spécificités restent difficilement appréhendées par les outils traditionnels des institutions financières, qui sont davantage adaptés à des secteurs capitalistiques avec des garanties tangibles et des flux de revenus stabilisés. À cela s'ajoute un niveau de formalisation encore limité pour une partie des acteurs, ce qui réduit leur accès aux circuits de financement formels. L'apport du rapport, fondé sur des données micro-économiques, est de procurer des éléments d'analyse permettant de mieux éclairer ce décalage. Il suggère que le niveau relativement faible de financement s'explique en partie par une appréhension encore limitée des spécificités des modèles économiques propres aux ICC. Dans ce contexte, l'enjeu pour les décideurs publics et les financeurs est d'intégrer progressivement ces spécificités dans les approches d'évaluation et d'adapter, en conséquence, les instruments financiers au profil des entreprises créatives. Le rapport insiste sur l'absence de produits financiers réellement adaptés aux modèles économiques des ICC. À vos yeux, quel serait aujourd'hui le chantier prioritaire pour passer du diagnostic à l'action : un mécanisme de garantie, un produit dédié, une logique de cofinancement ou un nouveau cadre d'évaluation du risque ? Les données suggèrent que les freins au financement tiennent en partie à la difficulté d'évaluation du risque, compte tenu des spécificités des ICC. L'amélioration de l'accès au financement passe aussi par une adaptation des méthodes de scoring, en intégrant des données plus en phase avec lesdites spécificités. Au-delà des états financiers classiques, il s'agit de mobiliser des données alternatives permettant de mieux capter la réalité économique du secteur : flux de revenus issus des plateformes (billetterie, streaming, ventes en ligne), valorisation des actifs immatériels comme les droits d'auteur, ou encore indicateurs de traction (audience, contrats, engagement). Ces approches, combinées aux outils existants, permettraient d'affiner l'évaluation du risque et de mieux refléter le potentiel réel des entreprises créatives, dans une logique progressive d'adaptation des instruments de financement. L'un des apports majeurs de cette étude est méthodologique, puisque vous avez mobilisé des micro-données et construit une cartographie du secteur malgré des difficultés de mesure. L'Observatoire marocain de la TPME (OMTPME) compte-t-il désormais institutionnaliser ce suivi pour faire des ICC un champ d'observation régulier, avec des indicateurs actualisés et comparables dans le temps ? Le suivi des industries culturelles et créatives s'inscrit dans la continuité de la mission de l'Observatoire, qui consiste à structurer et exploiter des données pour éclairer la décision publique et financière. L'enjeu est d'aller vers un dispositif pérenne, reposant sur trois axes. D'abord, la consolidation de l'intégration des données administratives, avec un travail continu sur la qualité, la granularité et la fréquence de mise à jour, afin de disposer d'indicateurs fiables et actualisés. Ensuite, l'harmonisation des référentiels, notamment sectoriels, pour assurer la comparabilité dans le temps et entre sources, ce qui est indispensable pour suivre précisément le périmètre des ICC. Enfin, le renforcement de la coordination interinstitutionnelle, afin de faciliter le croisement des données et leur utilisation opérationnelle par les différents acteurs publics et financiers. L'objectif est de mettre en place un cadre structuré permettant une lecture régulière, partagée et directement mobilisable. Le rapport montre que la valeur ajoutée est concentrée sur quelques segments, notamment le patrimoine, le tourisme culturel, l'architecture et la gastronomie, tandis que les revenus sont largement tirés par les arts créatifs et l'artisanat. Faut-il en déduire que la stratégie de développement doit d'abord miser sur ces locomotives, ou voyez-vous d'autres segments à plus fort potentiel de transformation à moyen terme ? Le rapport invite à nuancer la lecture. Les segments dominants jouent un rôle de locomotives et il est pertinent de les consolider à court terme, car ils génèrent déjà de la valeur, notamment via le tourisme et la valorisation du «Made in Morocco». Pour autant, les données mettent aussi en évidence des segments à plus fort potentiel de transformation à moyen terme, en particulier les activités à composante digitale comme le gaming, l'audiovisuel ou les arts numériques. Même si leur poids reste encore limité, ils présentent des caractéristiques différentes, notamment une forte capacité d'export, de scalabilité et de mobilisation de financements structurés. Dans ce contexte, l'enjeu n'est pas de choisir entre ces segments, mais de combiner les approches : capitaliser sur les acquis pour générer rapidement de la valeur, tout en accompagnant le développement de segments émergents capables de transformer plus profondément le modèle économique du secteur. Le rôle de la donnée est précisément de permettre ces arbitrages, en apportant une lecture différenciée des dynamiques et des potentiels. Vous mettez en avant un enjeu central de "bancabilité" des acteurs créatifs. Au-delà du financement, quelles sont, selon vous, les principales faiblesses structurelles qui empêchent ces entreprises de changer d'échelle : structuration, traçabilité des revenus, gouvernance, protection de la propriété intellectuelle ou accès au marché ? Au-delà du financement, la "bancabilité" renvoie à un ensemble de contraintes structurelles que les données permettent de mieux qualifier. La première concerne la structuration des entreprises. Une part importante des acteurs évolue dans des modèles hybrides ou informels, ce qui limite la lisibilité de leur activité et leur capacité à se projeter. La deuxième porte sur la traçabilité et la prévisibilité des revenus. Les flux sont souvent irréguliers et peu documentés, ce qui complique l'évaluation du risque et la construction de trajectoires de croissance. S'ajoutent des enjeux de gouvernance et de gestion, ainsi que la question de la protection et de la valorisation de la propriété intellectuelle, encore insuffisamment intégrée comme actif économique. Enfin, l'accès au marché, notamment international, reste limité, ce qui freine le passage à l'échelle. Ces dimensions sont étroitement liées. L'apport de la donnée est précisément de mieux objectiver ces contraintes et d'éclairer des approches plus intégrées, combinant structuration, accompagnement et accès au marché. Le rapport souligne aussi le potentiel d'inclusion de ces industries, notamment pour les femmes et les jeunes. Comment faire en sorte que cette promesse d'inclusion ne reste pas théorique et se traduise par des dispositifs ciblés, notamment pour les entrepreneures créatives et les très petites structures ? Pour rendre effective cette promesse d'inclusion, l'enjeu est de passer d'une approche générale à des dispositifs ciblés, adaptés au profil réel des acteurs. Les données montrent, en effet, que le secteur est majoritairement composé de très petites structures, avec une présence significative des employées femmes, mais un accès au financement encore limité. Cela suppose d'agir sur plusieurs leviers complémentaires : proposer des financements souples et alignés sur les cycles d'activité ; renforcer les mécanismes de garantie pour réduire le risque perçu ; utiliser des scorings avec les données alternatives plus adaptés au secteur ; et accompagner les entreprises sur des dimensions comme la gestion, la structuration ou l'accès au marché. L'enjeu est également de mieux cibler les dispositifs existants, en incluant davantage les petites structures. Enfin, le suivi par des données désagrégées, notamment par genre et par taille d'entreprise, est essentiel pour mesurer l'efficacité des actions mises en place et ajuster les politiques dans le temps. La logique est donc progressive : mieux cibler, adapter les outils, accompagner, puis mesurer, afin de construire des trajectoires de croissance inclusives et durables. Le rapport évoque l'intérêt de mieux valoriser les actifs immatériels, notamment la propriété intellectuelle. Au Maroc, est-ce un levier réaliste à court terme, ou reste-t-on encore loin d'un modèle où une création, un catalogue, une marque ou un concept peuvent réellement servir de base à une décision de financement ? Le rapport montre que la valorisation des actifs immatériels constitue une piste structurante, mais dont la mise en œuvre reste encore progressive à court terme. Aujourd'hui, il existe un décalage entre la nature des entreprises créatives, fondée en grande partie sur des actifs immatériels, et les approches classiques de financement, davantage orientées vers des garanties tangibles. Cela limite la prise en compte de la propriété intellectuelle dans les décisions de financement. Dans ce contexte, son utilisation comme levier financier reste encore en phase d'émergence. Elle se heurte, notamment, à des enjeux de standardisation des méthodes de valorisation, de disponibilité des données et de maturité des acteurs. Le rôle de la donnée (dont on ne dispose pas actuellement à l'OMTPME) est ici central pour objectiver la valeur de ces actifs et accompagner cette évolution de manière structurée. À l'approche de 2030, le rapport identifie la Coupe du monde comme une opportunité de changement d'échelle pour les ICC marocaines. Selon vous, que faudrait-il lancer, dès maintenant, pour que cet horizon se traduise en débouchés concrets pour les entreprises créatives marocaines ? L'horizon 2030 constitue une opportunité pour passer à l'échelle. Le rapport met en avant trois leviers complémentaires : le développement d'événements vitrines à portée internationale pour valoriser le «Made in Morocco», la création d'expériences culturelles immersives, notamment à travers des fan zones, et la structuration d'une offre de tourisme culturel intégrée afin de maximiser les retombées économiques. Au-delà de ces leviers visibles, l'enjeu principal est de préparer les entreprises à capter ces opportunités. Cela passe par une meilleure structuration de l'offre, une montée en compétence sur les aspects commerciaux et opérationnels et une capacité à répondre à des marchés de grande envergure. Dans ce cadre, la mise en place d'outils facilitant la lisibilité du secteur, comme une plateforme de référencement des acteurs, ainsi que des dispositifs d'accompagnement ciblés, apparaît déterminante, à l'image des initiatives mises en place pour les startups, notamment avec le lancement récent de la plateforme «The Pulse». Enfin, l'exploitation de données à un niveau fin est essentielle pour orienter les investissements et suivre les retombées, afin d'inscrire durablement les ICC dans la stratégie économique à l'horizon 2030. Sanae Raqui / Les Inspirations ECO