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Entretien exclusif. Cheick-Oumar Sylla : « 1 dollar investi dans les ICC génère 2,5 dollars de richesse »
Publié dans Les ECO le 09 - 04 - 2026

Directeur de division pour l'Afrique du Nord et la Corne de l'Afrique, IFC, Groupe de la Banque mondiale
Dans un entretien exclusif accordé aux Inspirations ECO, Cheick-Oumar Sylla, directeur de division pour l'Afrique du Nord et la Corne de l'Afrique à l'IFC, revient sur les conclusions du premier rapport de référence consacré aux industries culturelles et créatives au Maroc, et révélé en marge du GITEX Africa 2026. Croissance, emploi, inclusion des femmes, mais aussi sous‐financement chronique et nécessité de mécanismes adaptés : il détaille les défis et les opportunités d'un secteur qui peut devenir un moteur clé de l'économie nationale, à condition de lever les verrous structurels et financiers.
Quel est l'objet du diagnostic des industries culturelles et créatives du Maroc lancé aujourd'hui par IFC et que couvre-t-il ?
IFC lance aujourd'hui une étude portant sur les industries culturelles et créatives (ICC) du Maroc, réalisée avec la contribution de la Fédération marocaine des industries culturelles et créatives (FICC), et en partenariat avec l'Observatoire marocain de la très petite, petite et moyenne entreprise(OMTPME), le Haut-Commissariat au Plan (HCP) et Tamwilcom.
Cette étude a été motivée par un constat : le cinéma, la musique, l'artisanat, le design, la mode, les jeux et les arts numériques jouent un rôle de plus en plus important pour la croissance et l'emploi, mais restent sous-financés et peu structurés pour être opérationnels à grande échelle. Les institutions de développement, les investisseurs et les établissements financiers n'ont jusqu'ici que partiellement intégré le potentiel des ICC dans leurs stratégies, en grande partie faute de données probantes et d'informations fiables sur ce marché. Le présent rapport a été conçu pour combler cette lacune.
Grâce aux données collectées, notre rapport met en évidence le poids économique des ICC au Maroc, et leur rôle dans l'écosystème, dans la mesure où elles contribuent à hauteur d'environ 2,4% du PIB, génèrent environ 43 milliards de dirhams de revenus annuels et soutiennent plus de 116 000 emplois.
Cette étude, au-delà des chiffres, cartographie l'écosystème, identifie les principaux obstacles à la croissance — en particulier en matière de financement — et conclut par des recommandations pratiques et réalisables pour renforcer le développement structuré et durable du secteur. Le rapport se veut un diagnostic de référence : une base pour une participation plus éclairée et mieux coordonnée des acteurs publics et privés cherchant à libérer tout le potentiel du secteur.
Quelles sont les conclusions du rapport en termes de contribution économique, de recettes et d'emplois ?
Les conclusions du rapport sont claires : les industries culturelles et créatives jouent un rôle important dans le développement économique et constituent un puissant moteur de l'entrepreneuriat et de la création d'emplois. Le rapport souligne qu'il existe 9.500 entreprises opérant dans les industries créatives, dont la majorité est composée de micro-entreprises. Un aspect qui ressort particulièrement est celui de l'inclusion : les femmes occupent environ 34% des emplois dans les ICC.
Le rapport souligne que les industries créatives génèrent non seulement des emplois, mais contribuent aussi à leur formalisation, créent des opportunités pour les personnes hautement qualifiées et emploient une proportion plus élevée de femmes par rapport à de nombreux autres secteurs productifs. Souvent négligé en tant que domaine d'investissement prioritaire, le secteur contribue au PIB et aux revenus à des niveaux comparables à ceux de certaines industries traditionnelles telles que l'exploitation minière, le transport ou la logistique.
Le mandat de l'IFC est le développement du secteur privé et la rentabilité des investissements. Pourquoi une institution multilatérale de développement s'engage-t-elle dans des secteurs culturels et créatifs, souvent considérés comme à haut risque, informels et difficiles à financer ?
Les industries créatives ont un impact multidimensionnel sur le développement, car elles créent des emplois, favorisent la croissance économique, promeuvent l'égalité des genres et réduisent les disparités. Le secteur est considéré comme l'un des plus dynamiques au monde et pourrait représenter 10% du PIB mondial d'ici 2030. Il ne s'agit pas d'une opportunité marginale pour une institution de financement du développement, mais d'une opportunité essentielle.
Au niveau mondial, les économies culturelles et créatives pèsent 2.000 milliards de dollars, emploient quelque 50 millions de travailleurs dont la moitié sont des femmes, mais aussi une proportion de personnes âgées de 15 à 29 ans, plus élevée que dans tout autre secteur. Le multiplicateur économique est important : 1 dollar dépensé génère 2,5 dollars de richesse pour l'ensemble de l'économie.
Le Maroc est un point d'entrée incontournable. Son secteur créatif contribue de manière significative au PIB mais reste largement sous-financé par rapport à son ampleur et à sa trajectoire. Cette évaluation constitue ainsi une base de données probante qui permet une collaboration structurée et démontre que le financement des PME créatives est à la fois viable et nécessaire.
Dans quels domaines l'écosystème créatif marocain a-t-il le plus besoin d'infrastructures pour dégager des revenus prévisibles ?
Si l'évaluation montre que le Maroc bénéficie d'un vivier de talents et d'une demande croissante, elle met également en évidence les principales contraintes qui limitent la capacité du secteur à atteindre son plein potentiel économique. Premièrement, l'accès au financement reste limité et souvent mal adapté aux spécificités des modèles économiques créatifs. Deuxièmement, il est nécessaire de disposer d'un cadre réglementaire plus solide et mieux adapté, en particulier en ce qui concerne la protection de la propriété intellectuelle et sa monétisation de manière efficace. Troisièmement, il est essentiel d'améliorer l'accès aux marchés internationaux, car les industries tournées vers l'exportation, telles que la mode, doivent s'étendre au-delà du marché national. Quatrièmement et enfin, une meilleure traçabilité et une meilleure formalisation des revenus sont nécessaires pour débloquer des financements, attirer des investisseurs et soutenir des modèles économiques plus durables et évolutifs.
Votre rapport met en évidence un déficit de financement. Quel est le problème principal et pourquoi les entreprises créatives ont-elles tant de mal à accéder aux capitaux ?
Le rapport met en évidence un important déficit de financement pour les industries culturelles et créatives. En 2021, les CCI ont reçu moins de 0,5% du total des crédits octroyés aux entreprises, et seulement environ 3% des entreprises créatives avaient accès à des financements formels. Cela traduit une perception de risque élevé, les industries culturelles et créatives étant souvent considérées comme moins structurées et plus volatiles que les secteurs traditionnels. De nombreux acteurs sont de petite taille, ont une capacité de gestion financière limitée et dépendent principalement de l'autofinancement.
De ce fait, ils ne répondent pas toujours aux exigences et ne peuvent pas fournir les informations nécessaires à l'évaluation de leurs dossiers de crédit. Les institutions financières ont tendance à être prudentes, car les modèles économiques des ICC reposent sur des actifs incorporels et des flux de revenus moins prévisibles. L'évaluation souligne donc la nécessité de développer des produits financiers adaptés, parallèlement à des mécanismes de partage des risques, afin de mieux aligner les outils de financement sur les réalités du secteur.
Si vous deviez résumer les conclusions du rapport en trois messages adressés aux décideurs, aux investisseurs et aux plateformes, quels seraient-ils ?
En premier lieu, les industries culturelles et créatives constituent un moteur croissant de création d'emplois et de valeur ; cependant, une coordination plus étroite est nécessaire, notamment avec une stratégie nationale claire et un meilleur alignement entre les parties prenantes publiques et privées.
Par ailleurs, la mise en place d'un environnement favorable est déterminante : le renforcement de la gouvernance, de la réglementation et de la commercialisation de la propriété intellectuelle peut contribuer à réduire l'informalité et à améliorer la déclaration et la traçabilité des recettes.
Enfin, pour mobiliser les capitaux privés à grande échelle, des solutions structurées et ciblées s'imposent : mécanismes de partage des risques, modèles de crédits et de financements adaptés aux réalités des ICC, et renforcement des capacités entrepreneuriales — soutenues par des intermédiaires plus solides (tels que les pôles et les facilitateurs) qui mettent les créateurs et les PME en contact avec les marchés, les services de préparation aux investissements et les financements.
Le rapport est à présent lancé, que se passe-t-il ensuite ? Quelles sont les prochaines étapes prioritaires que vous espérez que les parties prenantes prendront ?
La priorité à court terme est d'utiliser l'évaluation comme un diagnostic commun pour aligner les parties prenantes sur un ensemble séquentiel d'actions et le rapport en dégage quatre. D'abord, organiser un dialogue structuré entre les institutions publiques, le secteur privé et les institutions financières pour traduire les résultats en une feuille de route.
Ensuite, mettre en place des mécanismes de garantie pour les banques commerciales pour renforcer le partage des risques et développer des produits adaptés aux schémas de trésorerie des ICC. Il s'agit aussi de renforcer les incubateurs, les pôles et les services de développement des entreprises afin d'améliorer la bancabilité et la préparation à l'investissement pour les PME des ICC ; et de promouvoir des mesures ciblées visant à renforcer la commercialisation de la propriété intellectuelle et la préparation à l'exportation. L'objectif est de passer d'un soutien fragmenté à un écosystème cohérent dans lequel les PME créatives peuvent planifier, financer et développer – à l'échelle nationale et internationale.
Si vous pouviez demander au lecteur de faire une chose au cours des 12 prochains mois pour contribuer à l'essor de l'économie créative du Maroc et de l'Afrique, quelle serait-elle ?
Achetez et consommez des produits locaux. La scène créative marocaine est riche et diversifiée, avec des créateurs de mode, des artisans et des musiciens exceptionnels. Le moyen le plus direct et le plus efficace de soutenir l'économie créative est de veiller à ce que la création de valeur demeure ancrée localement tout en lui permettant de se développer et d'atteindre les marchés internationaux.
Si vous me permettez de faire passer un message aux investisseurs et aux régulateurs, je les encouragerais à privilégier trois choses. Investissez dans des infrastructures habilitantes — des solutions qui renforcent la gestion des droits, des données et des paiements — afin que les revenus créatifs soient traçables, vérifiables et finançables.
Associez-vous pour expérimenter et étendre des mécanismes de partage des risques et de financements adaptés, permettant ainsi aux PME créatives d'accéder à des fonds de roulement et à des financements pour la croissance. Renforcez l'accès au marché et les capacités d'exportation — de la logistique et de l'exécution des commandes pour l'artisanat et la mode aux canaux de distribution et de monétisation pour le cinéma et la musique — afin que les créateurs puissent atteindre et monétiser de manière fiable leur public au-delà des frontières.
Présentation de l'étude
Intitulée «Assessment of the Creative and Cultural Industries in Morocco», cette étude a été menée par l'International Finance Corporation (IFC), membre du groupe Banque mondiale, en partenariat avec la Fédération marocaine des industries culturelles et créatives (FICC), l'Observatoire marocain de la très petite, petite et moyenne entreprise (OMTPME), le Haut‐Commissariat au Plan (HCP) et Tamwilcom.
Sa méthodologie a reposé sur une approche en trois phases : une phase de cadrage et d'analyse des données disponibles auprès des institutions financières et publiques, une phase de diagnostic à travers des entretiens et des groupes de discussion avec les acteurs du secteur, et une phase de synthèse et d'élaboration de recommandations.
L'analyse quantitative s'appuie sur les données de l'OMTPME, du HCP et de Tamwilcom, tandis que les données qualitatives proviennent d'une trentaine d'entretiens avec des acteurs institutionnels et de sept groupes de réunion réunissant une vingtaine d'experts et d'opérateurs de l'écosystème. Dévoilée le 8 avril 2026 au GITEX Africa 2026 à Marrakech, l'étude constitue un diagnostic de référence pour le secteur.
Meriem Allam / Les Inspirations ECO


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