Qui parle de l'Afrique ? Depuis où ? Avec quels outils conceptuels ? Et au profit de quels intérêts ? Ces questions, à la fois épistémologiques et politiques, sont au cœur d'une nouvelle analyse d'Abdelhak Bassou, Senior Fellow au Policy Center for the New South (PCNS). Intitulée «L'Afrique et le pouvoir épistémique concernant le continent : le défi de l'appropriation du récit», cette analyse explore la transformation du regard que le monde porte sur l'Afrique, et surtout celui que l'Afrique porte désormais sur elle-même. L'auteur y diagnostique une fissure dans l'ancien monopole occidental de la production du savoir sur le continent, tout en mettant en garde contre les continuités cachées derrière la multiplication des nouveaux acteurs internationaux. Pendant des décennies, le récit autour de l'Afrique fut un quasi-monopole des anciennes puissances coloniales. «L'Afrique était l'objet d'un pouvoir épistémique occidental qui la représentait comme il voulait et en donnait une image qui favorisait la continuation d'une colonisation par le récit», écrit Abdelhak Bassou. Ce récit, construit ailleurs qu'en Afrique, définissait le continent plus par ses défaillances que par ses potentiels. Les grandes universités américaines et européennes, les think tanks de Washington et de Bruxelles, les institutions de Bretton Woods, les agences de développement et les médias internationaux dominants ont tous façonné un discours sur l'Afrique structuré autour de concepts-clés : Etat failli, absence de démocratie, sous-développement, conditionnalité de l'aide. Une grammaire qui n'était pas neutre. «Elle légitimait l'intervention extérieure, qu'elle soit économique, politique ou militaire», souligne l'auteur. Si l'Afrique était malade, elle avait besoin de médecins. Si elle était pauvre, elle avait besoin de donateurs. Si elle était instable, elle avait besoin de pacificateurs. La multiplication des acteurs : diversification ou reproduction ? Depuis une quinzaine d'années, ce monopole occidental s'est fissuré. De nouveaux acteurs – Chine, Russie, Turquie, pays du Golfe, Inde – se sont imposés comme producteurs alternatifs de discours sur l'Afrique. Chacun apporte son vocabulaire propre. La Chine parle de «partenariat gagnant-gagnant» et de «coopération Sud-Sud». La Russie mobilise le lexique de la souveraineté et de la lutte anti-impérialiste. La Turquie évoque la fraternité historique et la solidarité islamique. À première vue, cette pluralisation pourrait être lue comme une libération. Pourtant, Bassou met en garde : «Ce qui a changé n'est pas le regard rabaissant sur l'Afrique, mais le nombre de ceux qui le portent.» Derrière les rhétoriques différenciées, les représentations restent tout aussi réductrices. La Chine perçoit l'Afrique comme un réservoir de matières premières. La Russie y voit un terrain de projection de puissance militaire. La Turquie cultive des nostalgies néo-ottomanes. La diversification géopolitique masque ainsi une continuité épistémologique profonde : l'Afrique reste pensée de l'extérieur, définie par les besoins des autres. L'émergence de contre-pouvoirs épistémiques africains Face à cette multiplication de regards extérieurs, des voix africaines se sont organisées pour reprendre le contrôle de la production du savoir sur le continent. Ce mouvement plonge ses racines dans les pensées panafricanistes de Cheikh Anta Diop, Samir Amin ou Walter Rodney, mais il a pris une ampleur nouvelle au cours des deux dernières décennies. Des institutions comme le CODESRIA à Dakar, le Policy Center for the New South au Maroc, l'Institute for Security Studies en Afrique du Sud, ou encore des universités comme Makerere, l'Université du Cap ou l'Université Mohammed VI Polytechnique, produisent désormais des recherches de haut niveau qui circulent dans les réseaux académiques mondiaux. «Ces institutions ne se contentent pas de corriger les erreurs factuelles du discours dominant. Elles contestent les prémisses mêmes de ce discours», écrit Bassou. Le Rapport annuel sur la géopolitique de l'Afrique (RAGA) publié par le PCNS ambitionne explicitement de donner aux Africains les moyens de se raconter eux-mêmes. Mais cette émergence se heurte à des obstacles structurels : sous-financement chronique, dépendance vis-à-vis des donateurs étrangers, difficultés à rivaliser en termes de visibilité médiatique. La pluralité des trajectoires africaines Abdelhak Bassou distingue trois grandes familles de trajectoires parmi les Etats africains dans leur quête d'autonomie. Les trajectoires d'ajustement progressif (Sénégal, Ghana, Botswana) privilégient une évolution contrôlée, diversifiant leurs alliances sans provoquer de rupture brutale. Les trajectoires de rupture assumée (pays du Sahel) ont choisi la confrontation ouverte, expulsé les forces militaires françaises et dénoncé les accords de défense hérités de la colonisation. Enfin, les trajectoires hybrides et expérimentales (Kenya, Ethiopie, Maroc, Egypte) naviguent de manière pragmatique entre différents partenaires, utilisant les rivalités entre puissances pour maximiser leurs marges de manœuvre. L'auteur voit dans cette diversité de trajectoires la caractéristique la plus significative du changement en cours : «Ce n'est pas le remplacement d'un modèle unique par un autre modèle unique, c'est l'affirmation du droit à la pluralité des voies.» La révolution technologique et la bataille de l'information L'affirmation de la personnalité africaine passe aussi par la révolution technologique. Internet, les réseaux sociaux et les plateformes de streaming ont permis une désintermédiation du discours africain. «Un universitaire sénégalais peut publier ses analyses sur un blog lu par des dizaines de milliers de personnes. Un think tank nigérian peut diffuser ses rapports via ses propres plateformes numériques.» Des médias panafricains comme The Africa Report, African Business ou les chaînes Africa News produisent une information sur le continent qui ne passe plus par le filtre des agences occidentales. Les réseaux sociaux ont permis l'émergence de voix africaines qui contestent quotidiennement les narratifs dominants, à travers des hashtags comme #AfricaIsNotACountry. Sur le plan diplomatique, l'Afrique affirme des positions collectives autonomes. Le vote de mars 2022 à l'Assemblée générale des Nations Unies sur la condamnation de l'invasion russe de l'Ukraine a été révélateur : dix-sept pays africains se sont abstenus, refusant d'être sommés de choisir un camp dans une guerre qui n'est pas la leur. Par ailleurs, l'émergence de la subjectivité africaine n'est pas un processus unifié et consensuel. Abdelhak Bassou identifie plusieurs tensions. D'abord, la question de la légitimité des élites intellectuelles, souvent formées dans des universités occidentales : parlent-elles pour les populations ou à leur place ? Ensuite, le rôle ambigu des diasporas, qui jouent un rôle essentiel dans la diffusion de la pensée africaine mais suscitent aussi des accusations de déconnexion. Enfin, les fractures linguistiques, religieuses et régionales qui traversent le continent. Vers un monde Intellectuellement pluriel ? Abdelhak Bassou conclut son étude sur une note d'ouverture. Le changement du regard sur l'Afrique est un processus ouvert, traversé de tensions, dont l'issue dépendra autant de la capacité de l'Afrique à s'organiser collectivement que de la volonté du reste du monde de reconnaître cette subjectivité émergente. «Ce qui se joue ici, c'est la remise en cause d'un ordre épistémologique global fondé sur l'idée qu'il existerait un centre légitime de production du savoir, l'Occident, et des périphéries qui seraient condamnées à consommer, adapter, imiter ce savoir sans jamais en être les productrices.»