Quand Adil Slamti a débarqué en Espagne, rien ne le destinait à devenir l'expert en télécommunications qu'il est devenu maintenant. Non grâce à des études poussées mais surtout à un effort de développement personnel. L'histoire remonte à 1997, quand Adil, une fois son baccalauréat en poche, a quitté sa ville natale Meknès pour débarquer à Grenade. Il y est venu pour préparer la «selectividad». Une fois l'examen remporté, Adil décide d'entamer des études en télécommunications. Après deux ans , il peine à décrocher de bons résultats. Changement de cap, direction Malaga. Adil ne change pas seulement de ville mais d'études aussi. Dans cette cité touristique, il entame une nouvelle branche : l'industrie. Parallèlement à son parcours universitaire, le jeune homme décroche un job d'étudiant comme serveur dans un restaurant. C'est de cette manière qu'il a réussi à faire des économies pour acquérir, un an après, son premier projet : un «locutorio», sorte de téléboutique à la marocaine. Un commerce très répandu dans les quartiers peuplés d'immigrés car c'était le seul moyen d'effectuer des appels bon marché vers le pays d'origine. Adil a senti le bon filon et a monté le sien avec à peine 60.000 DH. «À cette époque, il n'y avait que 4 locutorios à Malaga. Les gens venaient de loin pour effectuer des appels et garder le contact avec les leurs», explique-t-il. Adil travaille sans relâche. La demande est tellement forte que le jeune n'hésite pas à répéter l'expérience après seulement un an et demi et s'associe avec une connaissance pour un 3e projet. «Quelques années plus tard, le boom des locutorios a commencé. Les gens, très intéressés par ce négoce, ont commencé à me demander conseil pour pouvoir monter le leur. Je les épaulais et montrait les pistes à suivre. C'est ainsi que j'ai pensé à réaliser un business autour de cela». Slamtelecoms voit le jour. Un fournisseur d'entreprises qui offre des solutions télécoms aux locutorios et qui est, selon les associations de consommateurs espagnoles, «l'opérateur le plus économique». La fratrie vient à la rescousse. Deux frères de Adil, venus pour des études, vont prêter main forte à l'aîné de la famille. «Nous avons démarré avec des ressources humaines propres à nous. Un ami d'enfance qui poursuivait des études en ingénierie informatique m'a aidé à concevoir un software de facturation pour pouvoir démarrer l'activité», se targue t-il. Slamtelecoms a réussi en peu de temps à atteindre un volume de 400 téléboutiques opérant dans plusieurs villes espagnoles comme Murcia, Sevilla, Malaga. Le succès était au rendez-vous. La première année, Slamtelecoms a réalisé un chiffre d'affaires de 400.000 euros, pour atteindre 3 millions d'euros en 2009. Mais Adil ne s'est pas arrêté en si bon chemin. Le jeune entrepreneur s'est accaparé d'une société espagnole au bord de la faillite pour assouvir son appétit de loup. Bienvenue à Green servicios, un opérateur de télécoms qui compose avec 20 clients. Et dont chacun dispose d'un portefeuille clients de pas moins de 500 locutorios. Green servicios a facturé 10 millions d'euros l'année dernière contre 34 millions pour Telefonica, l'opérateur historique espagnol, «grâce à notre agressivité sur le marché et à la qualité de nos services», se réjouit-il. Adil vend ses services en Algérie, aux Etats-Unis et dans les pays latino-américains. À présent, le jeune entrepreneur veut s'attaquer aux marchés des particuliers à travers les cartes prépayées. Green servicios voit grand : devenir un opérateur global est le projet de ce jeune homme d'affaires. C'est cette même motivation qui a poussé Amine Boudih, 29 ans, à monter son salon de thé à la marocaine à Malaga. Lui aussi est venu pour des études et s'est retrouvé à monter son projet. Après des études en gestion des entreprises, Amine enchaîne les petits travaux. D'abord dans une chaîne renommée de prêt-à-porter espagnole. «On m'a recruté car je parlais arabe et le magasin était à Marbella qui regorge de gens fortunés arabes». Ensuite dans un parc d'attractions. Mais Amine se lasse de ces petits boulots et rêve d'être le maître de son destin professionnel. «J'ai lorgné une zone universitaire pour monter mon affaire. Certes au début, la zone était quasi-déserte, mais je savais qu'elle serait reliée à une ligne de métro». Amine voit juste. L'endroit s'est converti en une zone dynamique et à forte affluence en peu de temps. De plus à l'abri de la crise car les étudiants, ses principaux clients, n'en sont pas affectés. Le projet, qui a nécessité 130.000 euros comme investissement, génère un chiffre d'affaires de 180.000 euros. Et aujourd'hui, les banques sont prêtes à lui ouvrir les robinets alors qu'avant les garanties qu'elles réclamaient relevaient de l'impossible. «C'est toujours le début qui est difficile. Un tel projet au Maroc nécessiterait plus d'investissement pour finalement un bénéfice identique», assure t-il. Le goût des affaires ouvre l'appétit. Amine s'est lancé aussi dans l'organisation des voyages par le biais d'une agence en ligne. Le projet en est encore à ses débuts, mais il espère le consolider. C'est le but d'Ahmed Chahdane aussi. Ce licencié en journalisme de l'Université de Madrid a débarqué il y a 20 ans pour des études. Travaillant dans le design graphique dans une agence qui conçoit la charte graphique du magazine Hola! depuis onze ans déjà, Chahdane s'est intéressé aux télécoms à travers la visiophonie. «L'investissement est minime et la crise ne touche pas le domaine des télécommunications», précise t-il. Outre la visiophonie, son entreprise offre un service consistant à proposer à ses clients la meilleure offre de télécoms ou d'énergie (électricité et gaz), moyennant un pourcentage prélevé de la facture. Aujourd'hui, il compte 500 clients, un an après son démarrage. Son affaire, Si Mohamed Ben Lmajdoub Hassani, 36 ans, préfère quant à lui la réaliser au Maroc. Ce vétérinaire de Madrid s'est converti en chef du département des ressources humaines d'une entreprise opérant dans la captation d'associés pour des ONG comme la Croix-Rouge. Mais il garde toujours en tête de rentrer au Maroc, pour mettre sur pied sa clinique vétérinaire une fois le capital assuré. Délit de faciès Ils ne sont pas que des travailleurs dans les champs, une main-d'œuvre à bas prix ou des passeurs de drogue. Une nouvelle génération de Marocains diplômés a investi le tissu économique espagnol, un peu sous le regard ébahi du voisin ibérique. Car pour le commun des mortels espagnols, un immigré marocain en Espagne n'est qu'un «Moros», comme se plaisent à nous appeler les Espagnols, avec toute la connotation péjorative que véhicule ce terme. Aux yeux de nos voisins, les Marocains sont des forçats du labeur, mais aussi des énergumènes qui peinent à s'intégrer. Une enquête réalisée par le ministère de l'Emploi a montré que les Marocains viennent en avant-dernière position des personnes à embaucher par les entrepreneurs espagnols, juste avant les Roumains. Toutes les personnes interrogées s'accordent à dire que les Espagnols peinent à croire que des Marocains peuvent être des diplômés ou gravir les échelons de la société de leur propre sueur et matière grise et non de l'argent sale de la drogue. «À chaque fois que je me rendais dans une administration, je voyais cette question dans les yeux de mes interlocuteurs : mais où a-t-il pu trouver le capital pour faire marcher son business ?», nous confie Adil Slamti. Le racisme est bel et bien présent et cela se ressent au quotidien. Les petites anecdotes fusent à ce propos : «J'ai ouvert un magasin de produits thérapeutique japonais qui a périclité car les Espagnols n'arrêtaient pas de me dire que en tant que Marocain, mon affaire ne rime pas avec mes origines et mon aspect physique et que je devrais plutôt vendre des tapis ou ouvrir un locutorio», raconte sur un ton plaisant Ahmed Chahdane. Mais il faut rendre à César ce qui lui appartient. Côté administration, les règles du jeu sont transparentes et le climat des affaires est sain. Seulement, si les lois suivent l'air du temps, les clichés, eux, ont la peau dure.