Malgré une saison de pluies abondantes au Maroc, les prix de la viande rouge restent élevés, suscitant l'inquiétude des consommateurs à l'approche de l'Aïd al-Adha. Ce paradoxe s'explique par une offre limitée, conséquence des séquelles persistantes des sécheresses passées et des choix stratégiques des éleveurs en matière de gestion de leur bétail. DR ‹ › Bien que le Maroc ait bénéficié de précipitations abondantes cette saison, améliorant les pâturages et l'approvisionnement en fourrage, les prix de la viande rouge demeurent élevés. Ce paradoxe intrigue les consommateurs, d'autant plus avec l'approche de l'Aïd al-Adha. Cette situation s'explique principalement par une offre limitée, malgré des conditions naturelles favorables. Mohamed Jibli, président de la Fédération marocaine des intervenants du secteur de l'élevage, souligne que les effets des précipitations «ne se manifestent pas immédiatement». Lors d'un entretien avec Yabiladi, il a expliqué qu'avec l'abondance de l'herbe et du fourrage, les éleveurs préfèrent conserver leur bétail pour l'engraissement et la reproduction, réduisant ainsi l'offre face à une demande croissante. Les données de terrain corroborent cette analyse. Selon Hassan Sadiki, fondateur de l'Association des bouchers unis pour le développement dans la province d'Essaouira, les prix de la viande ont augmenté d'environ 10 dirhams depuis le début des pluies. Il note que l'abondance de fourrage a modifié le comportement des éleveurs par rapport aux périodes de sécheresse, où ils étaient contraints de vendre à cause des coûts élevés de l'alimentation. «Les bouchers, notamment en milieu rural, peinent à se procurer du bétail local, devenu rare en raison de la prédominance de la viande importée dans la consommation urbaine. Ce phénomène s'explique par la perte de troupeaux durant les années de sécheresse et la hausse des coûts alimentaires, entraînant des prix plus élevés.» Hassan Sadiki Le cheptel national ne s'est pas encore remis des années de sécheresse La pression sur les prix s'explique aussi par l'impact persistant des années de sécheresse. Riad Ouahtita, expert agricole et consultant, confirme que le cheptel national «ne s'est pas encore remis des sept années consécutives de sécheresse», ce qui a nui à la production animale et réduit l'offre. Il précise que les éleveurs hésitent à vendre leur bétail, surtout en phase d'engraissement. Un recensement mené par le ministère de l'Agriculture, de la Pêche, du Développement Rural, de l'Eau et des Forêts de juin à août 2025, révèle que le cheptel dépasse 23 millions de têtes de moutons, dont plus de 16 millions de femelles. «Environ 6,5 millions de têtes sont consommées durant l'Aïd al-Adha, plaçant le cheptel dans une situation critique à l'approche de cette fête», souligne l'expert. Par ailleurs, le Maroc dépend partiellement des importations, impactées par la hausse des prix sur les marchés étrangers, ce qui affecte directement le marché national, notamment pour le bœuf, particulièrement rare. Les professionnels n'anticipent pas d'amélioration significative des prix du bœuf, en raison du coût élevé des importations. À Casablanca, le prix de gros du bœuf oscille entre 85 et 95 dirhams le kilogramme, contre 100 à 120 dirhams pour l'agneau, selon Mohamed Jibli. Dans la région de Chiadma, Hassan Sadiki note que le bœuf atteint environ 110 dirhams, l'agneau 120 dirhams, et la viande de chèvre 140 dirhams pour le bétail local, tandis que les prix de la viande importée restent relativement plus bas. Les prix du bétail ont également augmenté, certaines têtes valant entre 20 000 et 30 000 dirhams. Appels à un renforcement du soutien des petits éleveurs pour alléger la pression Le circuit de distribution du bétail, passant de l'éleveur à l'intermédiaire, puis au boucher, est critiqué pour ses marges bénéficiaires importantes. Riad Ouahtita souligne que les intermédiaires réalisent des profits significatifs, au détriment des éleveurs et des bouchers. Ce phénomène s'étend également aux secteurs des légumes et des fruits. L'éleveur, maillon le plus affecté, supporte les coûts de production pour des profits moindres. Bien que la régulation des prix soit complexe et soumise à la loi de l'offre et de la demande, des appels sont lancés pour soutenir les petits éleveurs, notamment en matière d'alimentation, et promouvoir des alternatives à bas coût comme l'orge germée. Riad Ouahtita souligne que le soutien actuel est limité, se concentrant sur la survie du bétail plutôt que sur l'amélioration de leur productivité. Dans ce contexte, les professionnels prévoient une amélioration progressive des prix dès juin, notamment pour les moutons, avec une amélioration plus marquée l'année suivante si les précipitations se maintiennent, tandis que le marché du bétail devrait subir une pression accrue en raison des pénuries et des coûts d'importation croissants.