Tandis que le lauréat du Prix Nobel de littérature en 2003, John Maxwell Coetzee publie au Seuil « L'Eté de la vie », troisième tome de son autobiographie, ses romans conservent leur puissance. Le Booker Prize, prestigieuse récompense britannique, couronnait en 1983 « Michael K, sa vie, son temps ». Ce magnifique roman laisse pantois. Une splendide intensité spirituelle y brille de l'éclat de la pure nécessité. Ce que décrit et manifeste J.M. Coetzee, c'est le pur diamant du sentiment humain au milieu des boues et des larmes que la barbarie malaxe, chairs et âmes bannies du séjour de l'entendement, interdites d'entente, de confiance ou de confidence. Face au mépris des valeurs humaines, l'identité s'incarne dans une explosive, aberrante solitude. J.M Coetzee cite Héraclite en épigraphe : «La guerre est le père de toutes les choses ; de quelques-uns elle a fait des dieux, de quelques-uns des hommes ; des uns des esclaves, des autres des hommes libres». Après avoir lu « Michael K, sa vie, son temps », on voudrait citer une autre proposition de ce même Héraclite : « Ce n'est pas avec de la m…. qu'on efface la m…. de ses chaussures». Michael K signifie la lumière dans le ciel et sur la terre, du fond du cœur, «quelque part tout près du cœur l'amour», comme disait F.S. Fitzgerald. Dans la nuit militaire, incendiaire, inhumaine, dans le buisson des maléfices policiers, dans cette société plus bloquée qu'une porte de prison, Coetzee fait entendre une immense protestation de nyctalope, un «non» à saveur d'aube, de pardon, de courage, d'espérance traquée rusant avec le désarroi absolu. Sa quête d'un paysage humain loin de la guerre civile, voilà le don formidable que nous fait avec « Michael K, sa vie, son temps », une imagination grave, mystérieusement fraternelle, livrée à la sainteté sans simagrées d'une empathie ayant choisi «l'idiot» pour asile, le faible d'esprit pour torche et pour fanion. Michael K. est un pauvre avant d'être un Sud-Africain Il traverse en somnambule animé par un refus catégorique, les zones de la perfidie, les barbelés de l'abomination. Le voici feuilletant une revue, regardant la photo d'un splendide rôti. Sa mère affirme : «Plus personne ne mange ce genre de choses». Lui sait que la vie continue, selon des principes que la guerre ne peut effacer. Il rétorque : «Les cochons ne savent pas qu'il y a une guerre. Les ananas ne savent pas qu'il y a une guerre. Les choses qui se mangent continuent à pousser. Il faut bien que quelqu'un les mange». Cependant, Coetzee témoigne avec une rectitude qui lui tient lieu de culte. Il témoigne avec le désespoir allègre qui n'est qu'aux témoins «qui se feraient égorger», ceux-là seuls que Pascal était prêt à croire. Face à l'effrayant égoïsme suicidaire de la minorité blanche d'Afrique du Sud, voici l'odyssée de Michael K. Il refuse l'effondrement du cœur. Cette oasis est traitée par la loi comme chair et bois pour le bûcher. Mais l'insécable tendresse de Michael K, sa force personnelle gagée sur le refus qu'il manifeste, au milieu de l'horreur, de toute compromission avec le confort, cela en ébranlera plus d'un sur son passage. Franz Kafka avait montré, avant J.M. Coetzee, les imbrications sourdes du labyrinthe et de l'issue, désigné l'un et l'autre comme des antipodes ensorcelés par leur indéchiffrable équivalence. Une parole aux inflexions naturellement prophétiques sourd de chaque phrase. Une ligne mélodique d'une intensité inouïe émeut le lecteur. Michael K. n'est, en quelque sorte, ni blanc ni noir. Il énonce l'humble et altière altérité partageable avec tout un chacun. Un homme libre, méprisant la guerre, autant dire un fou. Son bec de lièvre n'est qu'une des marques, ou la stèle, de son refus. Lorsqu'il sera recueilli dans un établissement de soins, non sans avoir été «hébergé» au préalable dans un camp de prisonniers, le médecin notera : «C'est qu'il n'aime pas la nourriture d'ici. Il ne l'aime vraiment pas du tout. Il ne veut pas d'aliments pour bébé. Peut-être qu'il ne mange que le pain de la liberté ». Coetzee qui vit désormais en Australie écrit ceci dans « L'Eté de la vie» à propos de la présence des blancs en Afrique du Sud : «Notre présence était fondée sur un crime, à savoir la conquête coloniale perpétuée par l'apartheid». Quant aux aborigènes d'Australie, on sait qu'Anouar Benmalek leur a consacré son beau roman « L'enfant du peuple ancien » (Pauvert, 2000).