Dans les contrées amazighes, Goran Bregovic a brillamment propagé les ondes d'une musique populaire d'un tout autre genre. Originaire de Sarajevo, le célèbre compositeur a joué ses magnifiques accords slaves, lors d'un concert aux allures de fanfare contemporaine. Goran Bregovic a magistralement communié avec son public agadiri, vendredi soir. Ancien rockeur, il est aujourd'hui le maestro d'un orchestre symphonique sur fond de fanfare tzigane. Composée d'habitude de 45 musiciens, sa troupe a fait le tour du monde, récoltant depuis 1996 des succès fulgurants. Elle était en petit comité à Timitar, mais ceci n'a affecté en rien les moments de pur bonheur. Avec cinq musiciens aux cuivres, deux choristes bulgares aux robes de gitane fleuries et un accompagnateur à l'allure et la voix tziganes, l'orchestre a réussi son tour de force, bien que ne comptant que neuf membres. Accroché religieusement à sa guitare, Goran Bregovic a livré comme à son accoutumée une performance intense et fusionnelle, interprétant tour à tour les musiques de ses films Underground, les morceaux de son album Karmen et son morceau culte In the death car, tiré du film Arizona Dream, ainsi que son dernier album sorti en 2009, Alkoholic. Sur fond de sonorités à la fois slaves et tziganes, Goran Bregovic a répandu des ondes de folklore revisité, au tempo contemporain. «Être gitan est un métier et une tradition» dit-il, «cette musique est solide artistiquement tout en étant simple et humaine». Goran est fils de colonel mais il est habité d'un tempérament de nomade fougueux, à la fois grandiose et chaotique. Après des débuts rock et des albums à succès dans les pays de l'Est de l'Europe, Goran Bregovic est rapidement propulsé au rang d'idole dans les années 80, mais c'est avec ses compositions pour le cinéma qu'il s'est le plus fait connaître. Sa collaboration avec le cinéaste Emir Kusturica est l'un des socles de son envolée internationale et il semblait naturel qu'il accorde ses violons avec ce réalisateur, autre figure emblématique de la région. En musicien chevronné, il a su calquer sa sensibilité sur celle du grand Kusturica, créant un cinéma grandiose à forte identité artistique. Amorcée avec le mystique Temps des gitans, la symbiose s'est poursuivie avec Arizona Dream, pour lequel il a composé des morceaux chantés par le punk américain Iggy Pop. Avant d'enchaîner avec Underground du même Kuturica, palme d'or au festival de Cannes 1995, il signe la bande sonore du réalisateur français Patrice Chéreau et son épique Reine Margot, palme d'or en 1994. Goran Bregovic porte un regard particulier sur le monde. Enfant de la guerre, sa musique en est l'expression absolue. Fruit d'un vécu lourd de conflits et de désillusions, il laisse entrevoir les stigmates d'une certaine mélancolie au gré de ses joyeuses emportées cuivrées. Contraint à l'exil après la guerre de Yougoslavie dans les années 80, il s'installe à Paris et explore dans sa musique les réminiscences de son passé. A la question de ses influences musicales, le compositeur répond : «Nous avons été occupés par les Turques pendant des siècles, notre région a subi des brassages considérables et nos rythmes musicaux ressemblent beaucoup aux sonorités orientales». Dans une volonté de se défaire des musiques de cinéma, Goran Bregovic renoue avec les concerts en live et crée en 1996 l'Orchestre des mariages et des enterrements. Il s'entoure de 45 musiciens et choristes et entame des tournées internationales, dont l'apogée eut lieu à Bruxelles, attirant 7 500 personnes. C'est ce même orchestre qu'on a vu à Timitar vendredi soir, réduit cependant à un nombre minimum de musiciens. Echo de mariages gitans ou réminiscence des musiques d'enterrements, elle porte bien son nom et montre que chez ce musicien, rien ne sépare la fureur de l'extase. «Je viens d'un pays où les histoires reviennent sans cesse autour du mariage et des enterrements. Ma musique est entre les deux. D'où son caractère joyeux ou triste», déclare-t-il. Il est celui qui questionne sans cesse la musique, puisant dans l'universel et l'intime, reflétant les sorts collectifs aussi bien que le vécu humain. Son concert, nomade et intense, était le couronnement d'un fantasme. On veut tous être gitans.