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La NASA en panne de conquête
Publié dans Libération le 25 - 08 - 2009

Trop ambitieux pour un budget trop serré. C'est le verdict de la commission chargée par Barack Obama d'évaluer le programme américain de vols habités et d'exploration humaine du système solaire. Présidée par Norman Augustine, ancien PDG du groupe de défense Lockheed Martin, elle doit rendre son rapport définitif le 31 août. Mais elle a déjà livré à la Maison Blanche ses premières conclusions. Elles sonnent, sinon le glas des visées des Etats-Unis vers l'espace lointain, du moins le tocsin : en l'état actuel des finances de la NASA, l'objectif de renvoyer des hommes sur la Lune, tremplin vers Mars, est hors de portée.
La feuille de route actuelle de l'Agence spatiale américaine est celle qu'avait tracée, en janvier 2004, le président George W. Bush. Promettant "une nouvelle ère de découverte", celui-ci avait fait miroiter un nouvel astronef pour 2008 et une première mission lunaire habitée "au plus tard en 2014". Avec la perspective d'établir une base de séjours de longue durée sur l'astre de nuit en 2020. Puis de pousser jusqu'à la planète Mars à l'horizon 2030.
Ces annonces se sont concrétisées par le programme Constellation, inspiré de la technologie éprouvée des missions lunaires Apollo, mais avec un cahier des charges plus contraignant : il s'agit de transporter des équipages de quatre à six personnes, mais aussi d'acheminer tout le matériel indispensable à la vie d'une colonie humaine pendant plusieurs mois.
Quatre engins sont nécessaires : deux fusées, Ares-1 et Ares-5, pouvant emporter 25 et 71 tonnes ; une capsule habitée, Orion, à l'habitacle 2,5 fois plus grand que celui d'Apollo ; enfin, un module d'alunissage et de redécollage, Altair. Les deux fusées placeraient en orbite terrestre la capsule habitée pour la première, le module d'alunissage et le matériel logistique pour la seconde. Une fois arrimés, Orion et Altair effectueraient le trajet vers l'orbite lunaire, d'où se détacheraient le module et ses occupants, pour se poser sur notre satellite.
Mais les retards s'accumulent. Le lanceur Ares-1 a peu de chances d'être opérationnel avant 2017 ou 2018 : des simulations numériques font craindre des secousses et un roulis excessifs lors du décollage et de l'ascension, et la NASA a repoussé au mois d'octobre 2009 le premier vol d'essai du premier étage de la fusée. Il faudrait sans doute dix années de plus pour que le lanceur lourd Ares-5 soit au point. Ce qui, dans le meilleur des cas, repousse à 2030 le retour d'Américains sur la Lune, et à 2040 leur débarquement sur la planète rouge.
"Le programme spatial habité que nous avons aujourd'hui n'est réellement pas faisable avec l'argent dont nous disposons, estime Norman Augustine. Soit nous le modifions, soit nous dépensons plus pour avoir quelque chose d'intéressant et qui marche." Le budget annuel de la NASA, de 18 milliards de dollars (12,7 milliards d'euros), est pourtant en légère hausse. Mais son budget décennal a été ramené de 108 milliards à 78 milliards de dollars. Selon la commission, une rallonge de 3 milliards par an serait nécessaire.
L'objectif martien pose, de surcroît, d'immenses défis techniques. Alors que, en 1969, Armstrong, Aldrin et Collins n'avaient mis que huit jours à faire l'aller-retour Terre-Lune, il faut compter deux ans et demi pour Mars : six mois pour chaque trajet et un an et demi sur place, à attendre que la planète soit au plus près de la Terre. S'y ajoutent les dangers des rayons cosmiques et de l'apesanteur sur l'organisme humain, sans compter les difficultés de l'approvisionnement en oxygène, eau et nourriture. "Aller sur Mars avec la technologie et les sommes actuelles est trop risqué, estime la commission. Il est probable que cela ne réussirait pas." Dès lors, prédisent certains experts, la NASA pourrait renoncer - au moins provisoirement - à ses projets d'exploration lointaine, pour se concentrer sur la station spatiale internationale (ISS). Car les Etats-Unis ont un problème plus proche et plus brûlant que la Lune ou Mars : fin 2010, les trois rescapées de sa flotille de navettes (Atlantis, Discovery et Endeavour) seront mises à la casse, au terme de sept ultimes vols - le prochain est prévu le 25 août - qui parachèveront l'assemblage du Meccano de l'espace. Ensuite, elle sera dépendante des fusées russes Soyouz et des cargos Progress, russes eux aussi, pour convoyer ses astronautes et ses équipements vers l'ISS. Une sujétion peu acceptable pour la première puissance mondiale.
Le PDG d'Arianespace, Jean-Yves Le Gall, l'a bien compris. Début août, il a fait valoir, devant la commission Augustine, que l'Europe offre une alternative "qui a fait ses preuves" avec sa fusée Ariane-5 et son véhicule de transfert automatique (ATV), dont le premier exemplaire a été lancé en mars 2008 vers l'ISS et dont six autres sont en commande. Une alternative limitée au fret, le lanceur et le ravitailleur européens n'étant pas conçus pour transporter un équipage.
D'autres options sont ouvertes. Prolonger la durée de vie des navettes. Faire appel à des sociétés privées américaines : la NASA a déjà signé, avec SpaceX et Orbital Sciences Corp., des contrats portant sur 20 vols de desserte de la station spatiale. Utiliser une bonne vieille fusée Delta ou Atlas pour lancer une capsule habitée...
Dans tous les cas, le repli obligé sur la proche banlieue terrestre pourrait décider les Etats-Unis à prolonger de 2015 à 2020, voire au-delà, l'exploitation de l'ISS. Et à renforcer ses collaborations. "Nous allons suivre avec beaucoup d'attention les décisions de l'administration Obama", indique Frederic Nortlund, chargé des relations internationales à l'Agence spatiale européenne (ESA). Celle-ci vient de signer, avec l'agence russe Roscosmos, un accord de coopération pour l'exploration robotisée de Mars et de son satellite Phobos.
Car d'autres pays lèvent les yeux vers le ciel. La Chine a déjà expédié plusieurs taïkonautes dans l'espace et envisage de poser le pied sur la Lune vers 2030. Et l'Inde doit lancer, mi-septembre, un premier véhicule de ravitaillement de la station spatiale.


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