« Les inégalités territoriales sont des violations silencieuses des droits fondamentaux », c'est en ces termes que Amina Bouayach, présidente du Conseil national des droits de l'Homme a annoncé la couleur de cette journée d'étude. Organisée sous le thème « Justice spatiale : opportunités et possibles à travers la valorisation des spécificités territoriales», cet atelier exploratoire a réuni ce mercredi 19 novembre, des experts et des acteurs du terrain pour interroger un enjeu devenu central : la justice territoriale. Réduire les écarts Entre montagnes, oasis et littoral, l'atelier a mis en lumière l'urgence de repenser les politiques publiques à l'aune des droits humains. « Car les inégalités spatiales ne se résument plus à de simples écarts géographiques : elles freinent la cohésion sociale, limitent l'autonomisation des femmes et entravent le développement. Face à ces fractures, la justice spatiale s'impose désormais comme un socle essentiel pour orienter, corriger et rééquilibrer l'action publique », note d'emblée Bouayach. Dans son allocution d'ouverture, la présidente du CNDH a rappelé que la justice spatiale est devenue, depuis 2019, un axe majeur des travaux du Conseil. « Le droit à l'éducation, à la santé, au logement ou à un environnement sain dépend directement de l'espace géographique dans lequel vivent les citoyennes et citoyens », déclare Bouayach en insistant sur la nécessité de neutraliser l'impact du territoire sur l'accès aux droits essentiels, en combinant des approches géographiques, juridiques et sociologiques. Intelligence collective Misant sur cet atelier exploratoire pour sortir des schémas habituels, le CNDH en appelle à la mobilisation de l'intelligence collective pour imaginer des solutions non conventionnelles. Réunissant des experts et des acteurs du terrain et de la société civile, les débats de cette journée d'étude ont porté sur plusieurs thématiques intimement liées aux spécificités des différents territoires. Montagne, oasis ou encore littoral, les différentes interventions se sont basées sur une double approche : renforcer les spécificités territoriales et intégrer les complémentarités pour réduire les écarts et palier aux disparités croissantes. Intervenant au nom du Collectif civil pour la montagne, Dr Mohamed Ddich a dressé un diagnostic sans détour de la situation des zones montagneuses. « Alors que la montagne constitue un réservoir essentiel en eau, en forêts et en biodiversité, ses populations continuent de subir des déséquilibres profonds : insuffisance des services de santé et des infrastructures, abandon scolaire, enclavement, chômage et détérioration des conditions de vie...», énumère le coordinateur du collectif. D'après ce dernier, ces faiblesses ne reflètent ni les potentialités ni la richesse de ces territoires, mais plutôt « l'absence de politiques publiques structurantes adaptées». L'activiste a par la même occasion déploré « une approche généralisante qui ne prend pas en considération les spécificités géographiques, démographiques, sociales ainsi que le climat ou les besoins locaux ». Le Collectif a d'ailleurs soumis, l'été dernier, un mémorandum détaillé au Chef du gouvernement, appelant à l'adoption urgente d'une loi-cadre spécifique à la Montagne et à la création d'un mécanisme institutionnel dédié, rappelle Ddich. Pistes et propositions Toujours dans ce même sens, le collectif civil pour la montagne a présenté des propositions concrètes pour une justice spatiale effective à commencer par une réforme institutionnelle et législative, l'adoption d'une loi-cadre sur les zones montagneuses et la création d'une Autorité nationale pour le développement de la montagne. Versant dans ce même sens, le collectif recommande l'élaboration de politiques publiques orientées et contextualisées axées sur le désenclavement routier et numérique, le renforcement des services de santé et d'éducation, le soutien à l'économie locale et au tourisme écologique, la protection des ressources naturelles et une politique fiscale adaptée. Cette dernière devrait, selon le mémorandum du collectif, affecter une part des recettes aux territoires vulnérables et instaurer des incitations fiscales pour les entreprises installées en montagne doublée de mécanismes de redistribution liés à l'exploitation des ressources naturelles. Ceci tout en renforçant les partenariats entre société civile, élus et institutions et en créant des plateformes régionales dédiées à la justice territoriale. Santé démocratisée Intervenant lors de cet atelier, Pr Abdelaziz Yahyahoui (Université Cadi Ayyad) a présenté la télémédecine comme un levier d'innovation. Un outil pour garantir un meilleur accès à la santé et pour réduire les inégalités dans les zones montagneuses et isolées. « Cette solution permet en effet de pallier le retard des infrastructures traditionnelles en offrant un accès rapide aux soins », explique Pr Yahyaoui qui a cité l'exemple concret d'un centre mis en place à Tinghir en partenariat avec le CHU de Marrakech, démontrant la faisabilité et l'efficacité de cette approche. Il a également insisté sur la valeur environnementale et sociale des montagnes, proposant le développement de mécanismes de compensation afin de reconnaître et de valoriser le savoir-faire traditionnel des populations locales en termes de gestion de l'eau, des sols et des pâturages. Selon Yahyaoui, ces mesures renforceraient la résilience territoriale et consolideraient le rôle fondamental des montagnes dans la gestion et le développement des territoires. Résilience et droits humains L'atelier a également insisté sur la nécessité de repenser les politiques publiques selon le « spatial thinking », une lecture territoriale qui permet d'anticiper les inégalités et d'adapter les réponses à chaque espace. La justice territoriale, rappelle le CNDH, ne se limite pas à une égalité géographique : elle repose sur les droits humains, l'équité et la capacité des politiques à transformer les spécificités locales en atouts. Dans un contexte marqué par la pression climatique, la raréfaction des ressources et l'augmentation des risques naturels, cette approche devient, selon la présidente du CNDH, « une nécessité pour assurer la résilience de la société et garantir l'accès effectif aux droits ». Bouayach a en effet encouragé les participants à réfléchir à une « double approche : verticale pour consolider les spécificités propres à chaque territoire, et horizontale pour intégrer les complémentarités entre montagnes, oasis et littoral ». Elle a rappelé que ces micro-espaces influencent directement les comportements, les possibilités et la mobilité sociale : "Le territoire est une construction sociale. Les contraintes territoriales ne tiennent pas aux individus, mais aux dynamiques de changement social, qui peuvent être orientées par des politiques publiques cohérentes". Pour conclure, Bouayach a souligné l'importance de l'élément humain et de replacer les citoyens au cœur des choix territoriaux, notamment en renforçant leur participation à la gestion de leur espace.