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Le « Made in Maroc » a besoin d'une forme adaptée de protectionnisme éducateur
Publié dans L'opinion le 05 - 01 - 2021

Afin d'atteindre un bon niveau d'efficacité, le « Made in Maroc » se doit de trouver un équilibre savant
entre le protectionnisme et les exigences d'un marché mondialisé et très compétitif
En marge de la sortie de l'ouvrage « Made in Maroc, Made in Monde », M. Noureddine EL AOUFI, Directeur du Collège Etudes stratégiques et développement économique de l'Académie Hassan II des Sciences et Techniques, fait une analyse du contexte actuel de Covid-19 et qui pourrait insuffler une nouvelle dynamique pour l'industrie nationale. Explications.
-Quelles sont les raisons qui ont motivé le choix du thème dans le contexte actuel ?
-Il faut rappeler que le Webinaire, organisé le mardi 15 décembre 2020, a porté sur la présentation et la discussion de l'ouvrage «Made in Maroc, Made in Monde» paru en trois volumes fin 2019 aux Editions Economie critique. Il s'agit, à l'origine, d'un programme de recherche qui a bénéficié de l'appui de l'Académie Hassan II des Sciences et Techniques et qui a mobilisé une quarantaine de chercheurs marocains et étrangers comprenant des doctorants et post-doctorants de plusieurs universités nationales. Le contexte actuel, qui est marqué par la pandémie du Covid-19, n'est pas, par conséquent, l'objet du webinaire. La problématique principale de l'ouvrage, à savoir l'industrialisation et ses liens avec le développement national, n'est pas sans relation avec le contexte du Covid-19, imprévisible à la date où le programme de recherche a été lancé en 2014 et avec les politiques de relance que notre pays a adoptées pour enrayer l'impact de la pandémie sur l'économie et la société. En somme, nous avons restitué des résultats de recherche obtenus avant la crise sanitaire, mais qui se sont finalement avérés plus pertinents aujourd'hui eu égard au contexte actuel.
-Quelles sont les perspectives de « Made in Maroc » dans un contexte de Covid-19 ?
-Le Maroc doit anticiper et élaborer des stratégies appropriées pour négocier ce tournant que connaît le monde sous la contrainte du Covid-19. Il y a là une opportunité d'accroître le potentiel de l'industrie nationale orientée marché national, et donc de favoriser les activités de substitution aux importations. On peut suggérer deux perspectives à maturité différente. A court-moyen terme, il faut opérer une inflexion de trajectoire par le Plan de relance en soutenant les activités où le « produire marocain » est relayé par le « consommer marocain ». C'est ce que le gouvernement est apparemment en train de mettre en œuvre en application des orientations royales données dans le Discours du Trône 2020. L'inflexion est d'autant plus nécessaire que la pandémie du Covid-19 qui est à l'origine d'une double crise : une crise offre et une crise demande.
-Que faut-il faire par conséquent ?
-Le plan de relance doit, par conséquent, cibler ce que Keynes appelle la « demande effective », c'est-àdire à la fois l'investissement et la consommation. L'investissement public d'abord, notamment par la commande publique, doit privilégier les secteurs productifs à « effet multiplicateur » important, produisant pour le marché national et ne faisant pas trop recours aux importations, selon une modalité rénovée de substitution des importations. Dans la même optique, la Banque centrale doit aussi injecter des liquidités dans l'économie et faciliter l'accès au crédit des PME et des TPME. La consommation des classes populaires et des classes moyennes a un « effet accélérateur » aussi important. Pour cela l'Etat doit desserrer les contraintes que l'orthodoxie macroéconomique fait peser sur la dépense publique et sur la dette. Les vulnérabilités vont s'exacerber et s'amplifier et, comme dirait Edgar Morin, on peut « s'attendre à l'inattendu ». Pour éviter les pénuries humaines, notre pays a besoin d'un système de protection sociale plus inclusif et plus universel.
-Qu'en est-il de la deuxième étape ?
-En revanche, à long terme, plus qu'une inflexion, c'est une bifurcation par rapport à la trajectoire néo-libérale des années 1990 qu'il convient d'engager. Six leviers sont susceptibles de donner corps à cette bifurcation et d'en amplifier le mouvement. Je vais les énoncer sans les développer. Premier levier, l'investissement dans les infrastructures économiques (grands chantiers) et les infrastructures sociales et humaines (éducation, santé, services sociaux, recherche/ développement, innovation, culture). Le social n'est pas qu'un coût, une dépense, c'est aussi et surtout un investissement d'inclusion. Il est à la fois une finalité du développement et une condition de son accomplissement. Second levier : la diversification et sophistication productive. Troisième et quatrième leviers : la transition écologique et la transformation digitale. Cinquième levier : la formalisation totale de l'économie. Last but not least, la mise à niveau de l'entreprise par rapport aux normes, les normes sociales comme les normes environnementales.
-Comment se positionne le « Made in Maroc » par rapport au « Made in Monde », en général, et à l'Afrique, en particulier ?
-Le « Made in Maroc » ne signifie pas protectionnisme intégral et le « Made in Monde » ne doit pas signifier ouverture tout azimut. Friedrich List, l'économiste allemand (1789-1846), parle de « protectionnisme éducateur » qui a pour principe d'accompagner certaines industries naissantes ou émergeantes, en les protégeant, à moyen terme, de la concurrence étrangère avant de les laisser se débrouiller dans le libre-échange. Je pense que le « Made in Maroc » se trouve à une étape où il a besoin d'une forme adaptée de « protectionnisme éducateur ». Par ailleurs, l'orientation proactive des investissements directs marocains en direction des marchés africains, notamment dans le domaine bancaire, industriel, des télécommunications, pourrait contribuer à améliorer de façon significative la position du « Made in Maroc » dans les chaînes de valeur mondiales et, plus généralement, par rapport au Made in Monde. La théorie du développement est claire là-dessus : la meilleure façon, la plus efficace et la plus avantageuse, de s'insérer dans l'économie internationale est de bâtir, au préalable, le socle industriel de l'économie nationale, de renforcer ses atouts et ses avantages comparatifs, d'élargir le champ de ses opportunités et d'accroître la puissance de sa résilience.
-Peut-on parler d'interdépendance ou de complémentarité et dans quelle proportion ?
-Interdépendance et complémentarité. L'interdépendance prend une dimension systémique avec la mondialisation. Comme dans le cyber film Matrix, aucun pays n'est en dehors, aucune économie ne peut survivre à l'extérieur de l'économie-monde qu'une fois « débranchée ». Un seul indice de cette interdépendance organique : les chocs exogènes sont, aujourd'hui plus qu'avant, transmis en temps réel, d'une économie à une autre. Interdépendance et, en même temps, complémentarité.
Chaque pays est doté d'actifs spécifiques lui donnant un avantage comparatif dans ses échanges internationaux et lui permettant d'être dans certains domaines plus compétitif que d'autres. Par conséquent. le Made in Maroc ne va pas sans le Made in Monde. Toutefois, pour que l'l'interdépendance ne se transforme pas en dépendance, le « Made in Maroc » doit pouvoir répondre aux besoins essentiels des Marocains et garantir la sécurité économique dans des domaines stratégiques, alimentaires, sanitaires, énergétiques, notamment. Et pour cela, il faut que le Maroc élargisse sa base industrielle, renforce les échanges inter sectoriels et inter territoriaux et augmente l'interdépendance et la complémentarité au niveau national. Dans quelles proportions ? Il est souhaitable que l'essentiel des besoins puisse être couvert par le Made in Maroc et que l'insertion active dans la mondialisation vienne, à la fois, amplifier l'effet des complémentarités internes et maximiser les avantages des interdépendances externes.
A propos de l'Académie
L'Académie Hassan II des Sciences et Techniques est composée de 60 membres dont 30 marocains qualifiés de membres résidents et 30 personnalités internationales ayant la qualité de membres associés. Elle comprend également 30 membres correspondants de nationalité marocaine ou étrangère, choisis parmi les personnalités scientifiques et les représentants des secteurs. Pour ce qui est de l'ouvrage « Made in Maroc, Made in Monde », il s'agit d'une œuvre majeure sur l'industrialisation et les enjeux du développement de par la méthodologie et l'approche de sa réalisation, les thématiques théoriques et pratiques dont il traite et les résultats et conclusions auxquels il aboutit. Il recèle la particularité d'avoir mobilisé une quarantaine de doctorants et de chercheurs marocains et qui fut, pour certains, leur première expérience de recherche collective.
Entretien réalisé par Wolondouka SIDIBE


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