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Rétrospective Abdelhay Mellakh à Bab Rouah / Mystique de la peinture
Publié dans L'opinion le 28 - 11 - 2014

Rarement travail plastique aura aussi profondément posé la question de la beauté des œuvres et l'apport d'un artiste. Figure atypique de l'abstraction marocaine, Abdelhay Mellakh peint depuis plusieurs décennies. Jamais son travail n'a été catalogué dans un style ou étiqueté comme approche de tel courant ou autre dogme pictural à la mode.
Après les tournoiements de couleur de la période de ses débuts, la palette du peintre s'assombrit très vite. On s'achemine vers plus d'introspection, plus de repli dans un besoin viscéral de faire dire à la couleur ce qui git au fond, ce que même le peintre n'arrive pas à définir ni en tant qu'émotion, ni en tant que sensation.
Des couleurs de plus en plus denses, de plus en plus graves, prennent le dessus dans une peinture où le regard peut très vite s'abîmer dans des sphères psychologiques et mystiques à la fois bouleversantes et inquiétantes. Les œuvres d'Abdelhay Mellakh, au fil des années et des périodes, deviennent plus déroutantes que jamais mettant le signe en avant, chargeant le support d'accidents chromatiques qui en disent long sur le cheminement intérieur du peintre. Mais, dans ce mouvement constant vers plus profond, les toiles sont toujours restées nimbées de lumière. Tout est baigné dans un rayonnement si particulier. Une luminosité née de l'addition infinie de fines couches de peinture presque transparente qui ont fini par donner à certains travaux de Mellakh des tonalités presque opaques, mais toujours aussi ouvertes sur des dimensions de clarté à peine suggérée. C'est simple, quand on suit les différents parcours et évolutions de la peinture d'Abdelhay Mellakh, on se rend compte, passant d'un univers à un autre, que nous sommes devant une peinture mystérieuse et éblouissante, donnée par un artiste en lutte pour et contre sa propre reconnaissance. Reconnaissance de soi, par soi, non celle des autres.
Encore moins celle de la corporation, tant Abdelhay Mellakh a cheminé, en solitaire, malgré de fortes accointances avec toutes les grandes figures des Arts plastiques marocains, mais sans jamais céder de lui-même ni travestir ses visions propres de l'exercice de l'art. Un jour, dans une conversation, il avait lancé cette belle phrase de Mark Rothko : «Quand une foule regarde un tableau, cela évoque pour moi un blasphème.» Ceci pour dire que la quête de la reconnaissance est toujours tributaire du regard que l'artiste porte sur son propre travail. Car c'est là que le jugement est sans compromis, sans fards, encore moins des biaisements avec soi.
Bref, Abdelhay Mellakh a toujours compris que la lumière tout comme la couleur ne jouent que le rôle d'intermédiaire. Ce sont les dimensions auxquelles elles sont associées qui donnent toute l'intensité du tableau. Créer de la signifiance ne découle pas du simple ajustement d'un ensemble de couleurs et de leurs nuances avec un certain jeu sur la lumière et l'obscurité, qui n'est qu'une variation de la clarté. Il y a toute la dimension de volupté, de plaisir, de sensualité et de beauté qui confère au tableau cette profondeur que doivent véhiculer et le procédé chromatique et la forme. Ceci Abdelhay Mellakh l'a bien saisi. Et très tôt. Ce qui a toujours conféré aux travaux du peintre une signification autonome. Toute son œuvre joue sur les oppositions. Souvent le peintre recourt à un procédé rarement utilisé dans la peinture marocaine : sa pratique de contraste entre les différentes zones colorées, son souci de travailler les contours nets ou fondus, crée cette dualité entre une toile aux consonances chromatiques solides et une œuvre toute en légèreté. Cet équilibre est le plus difficile à établir. Car toute sa particularité réside dans ses strates superposées que le peintre affectionne. Ce sont ses mêmes couches de différents pigments qui créent des tonalités d'une profondeur indéfinissable. Chez celui qui regarde ce travail, nait un certain mystère. Enfin, c'est grâce à ces différentes techniques que la lumière intérieure du tableau surgit et vit de sa propre vie, indépendamment de la couleur et des formes. C'est encore une fois cette lumière intérieure qui est le gage de la puissance du travail d'Abdelhay Mellakh.
Peinture de l'élévation
Dans la peinture de Mellakh, il est question de transcendance, d'immanence, de présence dans des sphères éthérées. Ici, tout le spectre chromatique est porté à des confins picturaux pour célébrer l'élévation de soi et son art. Que l'on ne s'y trompe pas, l'acte de peindre est en lui-même un pied de nez au passage du temps. C'est une inscription pour la postérité. Toute la création est adossée à cette volonté de perdurer, à travers ses travaux, ce regard porté sur le monde, qui en crée d'autres, qui survivent à l'artiste et son époque.
Il y a aussi dans cette quête de la durée, cet élan constant vers les hauteurs. Chez Abdelhay Mellakh, l'humain est une manifestation forte de la transhumance. L'homme n'est jamais pris dans son besoin grégaire de s'installer en creux ou en crête. Il va. Il chemine. Il crée des sentes qui se réinventent au fur et à mesure que ses pas dessinent le chemin à prendre.
Dans cette marche résolue vers l'avenir, vers cette lanterne qui brille loin devant et que jamais le regard ne peut définir, le peintre avance par mouvements giratoires qui vont au-delà des limites du regard, au-delà des contingences apparentes de l'existence. Dans ce sens, la peinture de Mellakh est ontologique. Elle est à la fois mystique des sens et dépassement de soi. Il s'agit là d'une peinture de la pensée, comme une réflexion soutenue sur l'homme, sa condition, son absurdité, sa force et sa beauté. Rien d'anormal à cela quand on sait quel parcours est derrière les travaux de Mellakh. L'artiste est connaisseur de l'âme humaine, une connaissance qui ne met pas en avant la prétention de cerner l'humain, mais de poser les questions justes qui en révèlent certains pans souvent occultés par le trop plein de l'existence. C'est là qu'on mesure toute la force de cet autre procédé pictural très présent chez Mellakh. On le sait, depuis de longues années, le peintre imprime à chaque situation le trait qui lui sied, dans un grand souci de dire l'indicible. Il renforce sa lumière avec des contours tranchés pour scruter le non-dit. Il joue des formes et de leurs interpénétrations pour révéler l'inapparent.
Peinture du mouvement
Abdelhay Mellakh est le peintre de l'affleurement. Il est l'artiste de la suggestion. Chez lui s'est développé, à travers les périodes picturales, un champ sémantique très particulier. Ce dernier imprime une vision non pas sombre du monde, mais qui est sans compromis avec le vécu et sa pesanteur. On le voit bien, chez Mellakh, le monde n'est ni beau, ni laid. Il n'est ni bien ni mal. Le monde avec ses variations se contente d'être là. Le peintre le questionne. L'artiste le triture. Il le torture souvent, mais se torture aussi à travers ses méandres et tente une compréhension de ce qui toujours lui échappera. Eternellement. C'est cela la beauté de l'art : rien n'est figé. Rien n'est saisi. Tout est en mouvement. Et cette course vers l'avant en est l'essence. Tout est ici une tentative de lecture dans le temps. Encore une fois la notion de l'aberrant, du non-sens, devient au fond, une signifiance à part entière. Pour Mellakh, dans cette volonté de représenter plusieurs univers, le monde est abordé dans son sens onirique. Il est toujours en devenir. En cela le travail de Mellakh est aussi une célébration de l'ouvert. Un hymne déclaré à la jouissance de et par la vie. Car au-delà du fait que le monde et l'homme soient appréhendés comme représentation d'une vision qui se refuse à l'unilatéralité, le souci du peintre est de révéler les soubassements de la multi-dimension humaine. Le tout est servi par une grande économie dans le propos qui fait de ce travail une réelle réussite pour un peintre habité par la nécessité de ne jamais se répéter. D'ailleurs quand on parcourt les stations de cette œuvre de quarante ans, on touche du doigt ces surgissements sitôt envahis, après de brefs coups d'éclat, à la fois chromatiques et formels. C'est là que l'on est au plus près des préoccupations existentielles d'un peintre qui aborde son support comme un anthropologue un terrain vierge, mais rempli d'indices. Une continuité homogène, une ligne directrice, un travail réfléchi, libre certes, mais sans heurts ni accidents de parcours, finit par créer une vue d'ensemble sur un travail résolument philosophique.
*Exposition-rétrospective à la galerie nationale Bab Rouah jusqu'au 31 décembre


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