J'aimerais célébrer, à la manière de nos cousins les juifs la fête des morts, une cérémonie à la Hillulah, comme les juifs qui vouent un, culte aux disparus et quant aux vivants, on aura encore le temps d'en parler, des vivants encore en liberté provisoire. Iakini, je l'avais connu en 1956 au célèbre Collège berbère d'Azrou. Il était beau gosse avec son look d'aryen qui ne laisserait pas indifférente la mène le Pen qui vomit « la canaille ». Il était originaire de la Zaouite Cheikh, le petit village qui s'étend le long d'une belle rivière où les figuiers prospéraient, pas loin, pas loin de Zaouiate Ait –Ishak, la vieille citadelle où les berbères priaient jadis au nom d'Abraham. Au Collège d'Azrou, les études ne passionnaient pas trop Iakini, il les supportait plutôt comme un fardeau. Avec son regard d'ange déchu, il aimait regarder les flous de la vie et les copains avaient du mal à secouer sa torpeur étrange ou mystique jusqu'au jour où il quitta la montagne pour la Russie, l'ancien Empire des stars. Au collège, son départ, laissa un trou béant sans parler des belles cheikhates qui le voyaient passer dans les ruelles du village, comme un somnambule, promeneur indifférent aux charmes des belles nanas. Ils étaient peu regardants les Russes à l'époque et quant au niveau intellectuel des étudiants qui atterrissaient sur leur sol, car pour eux les braves étudiants étaient susceptibles de servir d'éclaireurs, de pousser plus loin les frontières du communisme. Les fans de Karl Marx ne crevaient jamais de soif pour eux la vodka coulait comme une source enchantée. Un an pour se familiariser avec la belle langue de Tolstoï, quatre ans pour crouler sous le poids des diplômes et quand ils revenaient aux pays leurs performances étaient plutôt catastrophiques. Iakini revint au pays avec sa belle femme que nous avions surnommée Eva Braun à cause de sa chevelure couleur d'or et de ses beaux yeux. Elle boitillait un peu à cause de ses hanches fragiles mais elle était belle, Eva Braun, sa grande taille et ses beaux yeux qui servaient de socle et de phare d'Alexandrie. En Russie, Mohamed avait appris à résister aux fureurs des hivers grâce à la vodka, la vodka qui lui rappelait le goût de la mahia que les juifs des montagnes et des oasis distillaient avec dévotion. Mais avec l'alcool, hélas, et avec le temps le corps de Iakini, commençait à dégringoler et Eva Braun de s'inquiéter. Elle me confia, un jour, Eva Braun entre deux verres: « Mon cher Saïd, je me sens déjà veuve car à chaque fois que Mohamed quitte la maison, je le considère déjà mort à moitié !!! » Un jour, un jour puisqu'il faut compter les jours qui nous séparent de la mort et après un repas bien arrosé, IAKINI prit sa voiture sa voiture, qui quitta toute seule la chaussée pour s'écraser contre le mur d'un hôtel. Quarante jours de coma, Eva Braun était sure que Mohamed naviguait déjà sur le radeau de l'au-delà elle quitta le Maroc sa pour finir ses vieux jours dans son village natal en Allemagne, elle qui n'aimait les funérailles à la marocaine et les lamentations tristes des vivants. Iakini revient à la vie comme par miracle, il devait se demander parfois comment ses pauvres jambes pouvaient encore lui servir de tuteurs. Il s'installait sur le banc public le plus proche de son appartement, il ne voyait rien, il n'entendait rien, il se mettait à fumer, à fumer comme un volcan jusqu'au jour où le goudron lui obstrua les artères. Quand on m'annonça sa mort, j'étais effondré, j'avais l'impression que j'étais mort avant lui et que je l'avais déjà précédé au cimetière des oubliés pour creuser sa tombe. J'embrasse le front pâle et froid de mon ami car j'ai horreur d'accompagner les fossoyeurs jusqu'au à la citadelle des morts. Repose en paix mon cher Iakini, toi qui avait bien vécu ta vie sur terre, toi qui n'avais jamais fait de mal à personne. Mais oui, on le sait, la mort ne cessera jamais de déballer nos souffrances même s'il lui arrive, d'après les saintes écritures d'escorter certaines âmes jusqu'aux portes du paradis.