L'équation stratégique du Sahara connaît une inflexion majeure. L'annonce conjointe du Kenya et du Ghana, deux puissances régionales africaines, de leur appui au plan d'autonomie proposé par Rabat a résonné comme un tournant sur la scène diplomatique continentale. Derrière ce basculement, qui place désormais plus de la moitié des Etats africains dans le camp du Maroc, l'Algérie et l'Afrique du Sud apparaissent de plus en plus isolées dans leur posture idéologique. Depuis son retour à l'Union africaine en 2017, le Maroc a mené une politique patiente, fondée sur l'économie, la culture et les partenariats bilatéraux. Selon l'Institut d'études de sécurité (ISS), basé à Pretoria, Rabat « a multiplié les démarches de confiance et modifié progressivement la carte des alliances ». Cette stratégie, qui privilégie l'investissement sur le long terme, s'est révélée efficace : les capitales influentes du continent s'alignent désormais sur une approche pragmatique qui fait de l'autonomie la seule issue crédible. Le référendum, autrefois cheval de bataille des partisans du Polisario, s'est effacé du débat continental. L'ISS note que « le Maroc parvient à imposer l'idée que l'autonomie représente la seule issue réaliste tandis que l'option de l'indépendance s'éloigne ». Le terrain diplomatique africain reflète désormais un rapport de force favorable à Rabat, adossé à ses succès économiques et à son rôle croissant dans la sécurité régionale. L'Afrique du Sud se retrouve aujourd'hui dans une impasse stratégique. En persistant à soutenir le Polisario, Pretoria continue d'incarner une posture idéologique héritée de la guerre froide, plus fondée sur un réflexe militant que sur une lecture réaliste des dynamiques africaines contemporaines. La récente réception à Rabat de Jacob Zuma, ancien président sud-africain devenu chef du parti uMkhonto weSizwe, illustre l'embarras sud-africain : alors que l'ex-chef de l'Etat a publiquement soutenu le plan d'autonomie, son geste a fissuré l'unanimité affichée par Pretoria et démontré que des figures politiques sud-africaines sont prêtes à rompre avec la ligne officielle. Lire aussi : Jacob Zuma, le Sahara et l'émergence d'une nouvelle dynamique panafricaine À mesure que le nombre d'Etats favorables au Maroc progresse, l'intransigeance sud-africaine devient un fardeau. En s'enfermant dans une rhétorique qui ne convainc plus que quelques alliés idéologiques, Pretoria risque de se retrouver, à l'instar d'Alger, prisonnière d'une position qui l'isole des grands équilibres africains. L'ISS souligne que le traitement réservé à Zuma par Rabat « équivalait presque à celui dû à un chef de la diplomatie », signal adressé directement à Pretoria : le Maroc ne ferme la porte à aucun interlocuteur, y compris parmi ses opposants historiques. Alger, la défaite d'une stratégie coûteuse Pour l'Algérie, la séquence actuelle illustre le coût élevé d'une stratégie diplomatique vouée à l'échec. Depuis des décennies, Alger a consacré d'immenses ressources à soutenir le Polisario : aides financières, lobbying international, campagnes médiatiques. Mais le résultat est désormais patent : la cause qu'elle défend apparaît « perdue d'avance », selon l'analyse de l'ISS. Sur le plan économique, ce choix a détourné des investissements nécessaires à la diversification d'un pays dépendant des hydrocarbures, aggravant la vulnérabilité structurelle de son économie. Sur le plan de l'image, Alger paye cher son obstination. L'alignement exclusif sur un dossier devenu secondaire aux yeux de nombreux partenaires africains marginalise sa voix au sein de l'Union africaine, dont le rôle a d'ailleurs été relégué au second plan sur la question du Sahara, désormais traitée essentiellement par les Nations unies. Le tableau dressé par l'ISS met en évidence une tendance structurelle : le Polisario perd du terrain, à la fois en termes de soutiens politiques et de légitimité. Alors que l'Afrique de l'Ouest se range de plus en plus derrière Rabat, il ne reste que quelques bastions idéologiques en Afrique australe et au Maghreb central pour défendre la pseudo « RASD ». Or, ces soutiens apparaissent de plus en plus fragiles : en Afrique du Sud, la ligne officielle est fissurée ; en Algérie, le coût politique et économique devient insoutenable. Ce rétrécissement du cercle de soutien marque une évolution irréversible. Les Etats africains les plus dynamiques — Kenya, Ghana, Sénégal, Côte d'Ivoire... — s'alignent sur Rabat, convaincus que l'autonomie représente une solution pragmatique et compatible avec leurs propres intérêts économiques et diplomatiques. L'Afrique du Sud, à l'image de l'Algérie, est face à un choix : persister dans une posture de défiance qui la renvoie aux reliques d'une idéologie dépassée, ou assumer une realpolitik adaptée aux réalités africaines contemporaines. En continuant de s'arc-bouter sur le Polisario, Pretoria prend le risque d'une marginalisation croissante dans les enceintes internationales, y compris au sein des BRICS où ses partenaires valorisent l'efficacité économique et la stabilité régionale plus que les combats idéologiques. La Chine et la Russie ne tarderont sans doute pas à s'aligner avec les autres membres du Conseil de sécurité pour enfin terminer avec ce dossier. Le rendez-vous de fin octobre à l'ONU sera sans doute un test : il montrera si le front Polisario–Algérie–Afrique du Sud peut encore projeter une unité de façade, ou si les fissures deviennent béantes. Tout indique que la dynamique joue en faveur du Maroc, dont la stratégie de patience et d'ouverture récolte désormais des dividendes diplomatiques durables.