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Pour l'honneur de Hassan II
Publié dans Maroc Diplomatique le 02 - 07 - 2018


Par Hassan Alaoui
Sur certains sites circule depuis 2015, une « information » dont le moins que l'on puisse dire, outre d'être étrange, est d'être fausse voire scandaleuse, parce que non vérifiée ni « recoupée » comme on dit dans notre métier. Quelques-uns des facebookeurs n'hésitent pas à la reprendre aujourd'hui encore, persistant et signant, cautionnant en somme une forfaiture. Elle prétend que feu le Roi Hassan II aurait livré des informations – les amateurs de polards diraient facilement des se­crets – sur les pays arabes à l'Etat d'Israël.
Fake-news, désinformation, cam­pagne de dénigrement programmée, volonté de nuire à la mémoire du défunt Roi, opération pour salir son honneur...Tout y est ! Toutefois plusieurs remarques s'imposent et nous inclinent à un devoir de mé­moire. Il s'agit d'une déclaration d'un ancien « patron » du Mossad israélien, général de son état, à la retraite, Shlomo Gazit pour ne pas le citer qui aurait affirmé : « Hassan II a aidé Israël à gagner la guerre des Six jours (Juin 1967) contre les pays arabes ».
Voila donc un propos délibéré, tombé comme un couperet un certain 17 octobre 2016, mais tombant sous le sens que cer­tains confrères, et non des moindres, se sont empressés de reprendre en choeur et de republier sans prendre la moindre pré­caution pour vérifier ses tenants et abou­tissants, sur la seule foi d'un général âgé de 94 ans. Voilà donc la seule phrase qui a été retenue dans ce florilège de « lanceurs d'alerte » de cet entretien accordé par un vieux soudard de sous-préfecture au journal populaire Yedioth Ahronoth.
L'ancien dirigeant du Mossad parle d'un Sommet arabe tenu en ... septembre 1965 à l'hôtel Casablanca ? Ceux qui ont reproduit sa déclaration ont vite fait d'éta­blir un lien – nous dirions de cause à ef­fet – entre le Sommet de Casablanca et le rapt, le 29 octobre suivant de Mehdi Ben Barka par des barbouzes, avenue de Saint Germain, chez Lipp. Comme si l'enlève­ment du leader de l'opposition à feu Has­san II pouvait se préparer et se concocter en moins de 6 semaines après le Sommet, à moins qu'il ne fût programmé des mois voire des années avant ! Comme si, par ail­leurs, les barbouzes mis en cause dans cet enlèvement spectaculaire, dont l'énigme reste entière, avaient acquis la totale cer­titude que Mehdi Ben Barka, connu pour être à raison méfiant et suspicieux, avait crié haut et fort sa décision de se rendre ce jour-là au déjeuner chez Lipp. L'im­prudence – à moins que ce fût de l'ama­teurisme accablant – a poussé certains à écrire que, dans l'affaire de l'enlèvement devant chez Lipp, le général de Gaulle aurait acquiescé pour ne pas dire accordé son aval pour une filature de Mehdi Ben Barka, ce qui laisserait entendre qu'il était complice...Sauf que l'ancien président de la République française, furibard, a déca­pité le SDECE ( Services secrets) et rom­pu avec le Roi Hassan II.
Ceux qui ont reproduit sa déclaration ont vite fait d'établir un lien – nous dirions de cause à effet – entre le Sommet de Casablanca et le rapt, le 29 octobre suivant de Mehdi Ben Barka par des barbouzes, avenue de Saint Germain, chez Lipp.
Rien n'est moins sûr que ce lien vicieux et moribond entre la conférence arabe de Casablanca et le rapt de Ben Barka ! Le général israélien dont je dirais plutôt qu'il sacrifiait à la fabulation, eût pu aisément nous fournir des enregistrements ou des documents authentifiés, déclassés comme on dit du Mossad ou autres Shaback et Aman, attestant de la « trahison » de feu Hassan II. Sauf à vouloir invoquer la prescription 51 ans après les faits, 17 ans après la disparition du Roi en juillet 1999. Il aurait pu donc nous livrer la preuve matérielle de ses fantasmagories.
L'année 1965 fut, à bien des égards, celle où le Maroc et le pouvoir étaient confrontés à d'autres problématiques, dont au plan intérieur une série de grèves dans les milieux estudiantins. Et le Som­met de Casablanca, du 13 et 14 septembre, ce fut aussi seulement dix-huit mois après la création au Caire – le 28 mai 1964 exactement – de l'OLP, l'Organisation de libération de la Palestine par un certain Ahmed Choukairy dont on a célébré, non sans amertume, le fâcheux propos qu'il tenait : « Chasser les Juifs et les jeter à la mer » !
Le Sommet arabe de septembre 1965, faut-il le rappeler, avait pour objet es­sentiellement la signature d'un Pacte de solidarité, dénommé le « pacte de Ca­sablanca » avec le peuple palestinien. Il n'était question ni de préparer la guerre contre l'Etat hébreu, ni de prendre un autre engagement officiel, les Etats de la Ligue arabe affiliés n'étant à l'époque qu'une poignée, représentés entre autres par Nasser d'Egypte, Abdelkhalek Has­souna secrétaire général de la Ligue arabe, al-Azhari du Soudan, les dirigeants frais émoulus du Golfe, d'Arabie saoudite...la Syrie de Amine al-Hafez venait de rompre le pacte d'unité avec l'Egypte de Nasser, appelée la RAU ( République arabe unie), tandis que l'Irak, paquebot fragile hanté par les coups d'Etat militaires, était diri­gé de main de maître par le général Aref, assisté d'un illustrissime personnage, mi­litaire et bâassiste du nom de...Saddam Hussein.
Le paradoxe est ahurissant : comment un Sommet organisé à Casablanca avec un agenda clairement affiché, qui est le soutien à la nouvelle organisation pales­tinienne, l'OLP avons-nous dit, peut-il rétrospectivement être interprété par un vieux briscard du Mossad comme la « tra­hison » d'un Roi qui a passé le plus clair de son existence à soutenir la cause pales­tinienne, à la promouvoir avec force et ar­guments, à organiser au moins une dizaine de sommets au Maroc, à créer Beit al-Mal al-Qods, à le financer, à prendre les desti­nées du Comité al-Qods, traçant le sillon de ce que sera la politique étrangère arabe du Maroc ?
Le Sommet islamique de 1969, organisé par Hassan II en riposte à l'incendie de la Mosquée al-Aqsa, 3e lieu saint de l'Islam, illustrait déjà plus qu'un engagement écla­tant du Roi du Maroc. De la même ma­nière, c'est à Rabat, sous Hassan II, que s'est tenu le 26 octobre 1974, le 7e Sommet des Etats de la Ligue arabe qui a consacré, solennellement, l'OLP comme « unique et légitime représentant du peuple palesti­nien et affirmé son droit d'établir un Etat national sur tout territoire libéré » !
Par la même oc­casion, feu Has­san II n'a eu de cesse de déployer d'intenses efforts pour réconcilier Yasser Aarafat et le Roi Hussein de Jordanie à cou­teaux tirés, après les événements de Septembre 1971, qui ont donné naissance au groupe palesti­nien « Septembre noir », suivis de l'expulsion des Palestiniens de Jordanie.
Cette réconciliation spectaculaire pa­lestino-jordanienne n'avait abouti que grâce à l'intervention et à l'entregent d'un missi dominici que fut Hassan II. En octobre 1973, lorsqu'a éclaté ce qu'on appelle en Occident la « guerre du kippour », feu Hassan II , par esprit de solidarité avec la Syrie et l'Egypte, avait envoyé deux corps expédition­naires au Golan et dans le Sinaï apporter leur précieux concours aux armées des deux pays.
Tout au long des décennies qui suivirent ces événements tragiques, le Roi du Ma­roc mettra son poids personnel, consen­tira d'énormes efforts pour la reconnais­sance et la défense des droits du peuple palestinien, y compris la diplomatie secrète ou parallèle. Le prestigieux pré­sident du Congrès mondial juif, Nahum Goldmann, Moshe Dayan, ministre de la défense israélien, Ytzhaq Rabin, Premier ministre et Shimon Peres, son ministre des Affaires étrangères, à Skhi­rat et à Ifrane, et autres lobbyistes in­fluents firent le « voyage du Maroc » pour rencontrer le Souverain, qualifié de visionnaire dont la sagesse politique était reconnue et louée. Le Roi procla­mait sa foi en la paix, et disait fréquem­ment : « Nous sommes pour la paix, mais pas pour n'importe quelle paix ! »
Comment peut-on imaginer que le Roi Hassan II ait pu paraître aussi falot ou apocryphe envers ses pairs arabes, sans que ceux-ci le soupçonnent un tant soit peu ?
En 1993, après les Accords d'Oslo , Ytzhaq Rabin déclarait tout simple­ment : «La nation arabe, Israël et le monde entier doivent avoir de la recon­naissance pour Sa Majesté le Roi Has­san II pour ses efforts et pour l'oeuvre qu'il a menée durant des années et qui a permis d'atteindre le résultat actuel ». Mais Ytzhaq Rabin sera assassiné par un extrémiste israélien hostile à la paix, et le rêve d'une réconciliation dessinée à Oslo et à Washington sous Bill Clinton sera enterré, ouvrant la voie à l'occu­pation de la Cisjordanie, à la colonisa­tion des terres palestiniennes, à la mise sous tutelle de Jérusalem-Est (al-Qods), abandonnant aux Palestiniens un déri­soire réduit de territoire à Gaza, appa­renté à une peau de léopard...
En moins de deux décennies, le Roi Has­san II avait organisé, au Maroc, entre 10 et 12 Sommets arabes ou islamiques, ce qu'aucun autre chef d'Etat arabe n'avait entrepris. Comparaison n'étant jamais raison, il aura été l'infatigable militant de la cause palestinienne, reconnu par la communauté internationale et par les Palestiniens eux-mêmes.
C'est peu dire que le général Shlomo Gazit, tout à sa volonté de retrouver sa vieille mémoire, 51 ans après le Som­met de Casablanca, aura somme toute sacrifié à l'attentisme velléitaire avant de nous livrer sa vérité, suivi en cela par un carrousel de commentateurs hostiles patentés. Comment peut-on imaginer que le Roi Hassan II ait pu paraître aus­si falot ou apocryphe envers ses pairs arabes, sans que ceux-ci le soupçonnent un tant soit peu ? Pourquoi la belle vé­rité des contempteurs que sont Shlomo Gazit, Meit Amir, Rafi Eitan, et autres Isser Harel et le ci-devant premier mi­nistre Lévi Eshkol, n'a éclaté que seize ans après le décès du monarque ?
Toute cette belle galerie de noms et d'acteurs nous laisse pantois, figures du spectre noir qui ressurgissent comme des ombres chinoises, talonnés par une certaine presse hâtée de sacrifier au sen­sationnalisme, quand ce n'est pas au fantasme, quitte à reprendre les mon­tages douteux inspirés de témoignages fallacieux. Il est effrayant de relever le suivisme automatique d'une certaine presse, tenue pourtant à la déontologie de recoupement, de vérification extrême ou tout simplement à l'exercice de rigueur comme dans ce cas, qui se contente de relayer d'anciens barbouzes, écartés ou partis à la retraite, fossilisés qui sont en quête de refaire l'histoire.
Ce que feu Hassan II aurait livré aux services israéliens consiste-il en quoi, au juste ? Des copies de cassettes en­registrées, des documents écrits, des témoignages oraux, des codes secrets ? Il est inconcevable que la presse, pro­clamée rigoureuse, ne nous renseigne pas sur l'endroit précis du Sommet de la Ligue arabe, hormis cette vague no­tion de « ville de Casablanca » sans autre précision. Il est ahurissant de lire, dans la foulée, cette rocambolesque description selon laquelle le Souverain aurait même installé une escouade d'es­pions du Mossad au dernier étage, leur aurait donné l'accès aux couloirs atte­nants aux salles de la Conférence, avant de se raviser in-extremis, de crainte que les chefs d'Etat arabes ne s'en aper­çoivent...Comme si, faussant l'impres­sionnante vigilance policière qui en­toure ces derniers, nos héros tirés d'un roman de John Le Carré, accéderaient sans encombres à la salle des travaux, se trouveraient nez-à-nez avec les élé­ments de la sécurité.
En octobre 1973, lorsqu'a éclaté ce qu'on appelle en Occident la « guerre du kippour », feu Hassan II , par esprit de solidarité avec la Syrie et l'Egypte, avait envoyé deux corps expéditionnaires au Golan et dans le Sinaï apporter leur précieux concours aux armées des deux pays.
Du Pinocchio quoi ! Dans l'amalgame délibéré, confus et mensonger, que cer­tains ont cru instrumentaliser pour nous livrer une démonstration tirée par les cheveux, relayée par Yedioth Ahronoth, ensuite par certains journaux étrangers et nationaux en mal de scoop, il n'y a que des paroles recueillies à des fins de publication par une camarilla hos­tile au Maroc. On ne peut mener tout un combat sur le terrain, politique, di­plomatique, militaire voire financier – c'est la cas notamment du Fonds de soutien au Comité al-Qods – au nom et en faveur de la Palestine et « tra­hir » sa cause en même temps. Qu'il ait reçu des responsables israéliens, et pas n'importe lesquels, devisé avec beaucoup d'hommes politiques et intellectuels juifs, dans le but d'avancer sur le chemin de la difficile paix au Moyen-Orient, ne prouve en rien qu'il ait trahi ses frères arabes. Certains d'entre ceux-ci ne s'étaient pas gênés d'ailleurs pour le dénigrer, le combattre voire – c'est le cas de Kadhafi – attenter sans scrupules à sa vie.
L'honneur de feu Hassan ne saurait être jeté dans le marigot des relais du ren­seignement désuet, sa mémoire ne peut être bafouée, ni traînée dans la boue, par une soldatesque d'espions. Non plus par tous ceux, ici même chez nous qui, en conçoivent de l'aigreur au seul fait qu'il incarnait le génie.


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