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LE NAUFRAGEUR
Publié dans MarocHebdo le 03 - 11 - 2015

Qui est responsable de la faillite de la Samir? 43 milliards de dirhams de dettes que le patron de la raffinerie, Mohammed Al Amoudi, refuse de payer. Un millier d'emplois perdus. Comment l'Etat a-t-il pu laisser pourrir la situation?
Les bonnes intentions du Cheikh Mohammed Houssein Al Amoudi, l'homme d'affaire saoudien et actionnaire majoritaire du raffineur la Samir, ne suffisent point, voire ne rassurent plus les créanciers, l'administration de la Douane à leur tête, encore moins les banques commerciales de la place qui lui ont trop fait confiance.
La décision d'injection, sous forme d'augmentation du capital, de 10 milliards de dirhams d'argent frais dans le raffineur en grande difficulté financière, prise par ses actionnaires à l'occasion de l'Assemblée générale extraordinaire du 16 octobre 2015, ne remboursera pas toutes les dettes et ne résoudra pas tous les problèmes. A coup sûr, elle ne permettra pas au raffineur de se remettre sur pieds. Car, à elle seule, la Douane lui réclame 14 milliards de DH. Le raffineur aurait adressé, lundi 19 octobre, une lettre officielle à la Douane dans laquelle il sollicite l'ouverture de pourparlers sur le règlement de ses impayés. Les emprunts bancaires du pétrolier (la Samir et ses 30 filiales) totalisent 8 milliards de DH et les dettes vis-àvis des fournisseurs se chiffrent à plus de 11 milliards de DH.
Une nouvelle gouvernance
Il faudra donc plus qu'une augmentation de capital pour convaincre les banques à soutenir de nouveau l'entreprise. Celle-ci va solliciter les services d'un cabinet conseil en stratégie pour renforcer sa gouvernance.
Les travaux ont déjà commencé pour définir une nouvelle organisation avec une nouvelle gouvernance du groupe Samir. C'est dire que Al Amoudi, P-DG et actionnaire majoritaire, et Jamal Ba-Amer, DG de la Samir, sont devenus des cartes grillées sur la place de Casablanca. Ils sont à la tête d'un groupement de sociétés, mais ils n'ont jamais fait entrer des fonds propres au Maroc. Tout a été financé soit à crédit (bancaire ou fournisseur), soit en pompant la trésorerie des entreprises. En revanche, ils ont transféré vers l'étranger 7 milliards de DH de dividendes. Cela s'est passé sous le regard sourcilleux et avec l'accord des autorités financières et de change du pays!
Ce manque de confiance dans les pilotes actuels de l'entreprise complique davantage la situation. Car il est impératif que le raffineur parvienne à un accord rapide avec ses créanciers pour éviter le scénario catastrophe. L'arrêt des unités de production depuis deux mois ne fait qu'empirer la donne. La reprise des activités, prévue probablement pour le 15 novembre, sera très coûteuse après une aussi longue période d'inactivité.
Scénario catastrophe
Et même si elle évite le scénario catastrophe, la Samir va tomber dans un autre scénario tout aussi pessimiste. Le raffineur devra regagner la confiance des distributeurs. La fin de l'encadrement des prix des produits pétroliers dès décembre 2015 n'arrange en rien une relation peu cordiale. L'on se rappelle quand, au lendemain de l'annonce de l'arrêt des activités de la Samir, le secteur a approvisionné le marché et empêché la pénurie grâce, notamment, à Afriquia. Ce n'était pas une surprise. Tout le monde savait que les distributeurs importaient du pétrole raffiné de l'étranger depuis plusieurs années déjà. Autrement, comment expliquer que la capacité de raffinage de la Samir n'est que de 150.000 barils de pétrole par jour alors que le Royaume consomme quotidiennement 300.000 barils? La conclusion est que la Samir avait déjà perdu de gros clients et risque d'en perdre d'autres au cas où elle reprendrait sa besogne. Actuellement, tous les distributeurs pétroliers se sont tournés vers l'étranger, chacun selon ses moyens, depuis la crise que traverse la raffinerie marocaine. L'arrêt complet des activités de la raffinerie a poussé les distributeurs pétroliers à chercher d'autres sources d'approvisionnement en recourant, notamment, au marché international. C'est le cas d'OiLibya, qui a annoncé son intention d'investir dans une plateforme de stockage à Agadir en s'approvisionnant intégralement auprès de sa maison mère, OiLibya Supplier.
A l'image d'Afriquia, les pétroliers appartenant à un groupe international et disposant des moyens financiers nécessaires, tel que Shell ou Total, ont déjà mené la même stratégie qu'OiLibya. Les distributeurs évitent autant que possible de s'approvisionner auprès de la Samir qui, selon le Groupement des pétroliers du Maroc (GPM), n'est pas compétitive et offre des produits dont la qualité laisse à désirer.
Au bord de la banqueroute, implantée en bord de mer à Mohammedia et contrôlée à 67% par Corral Petroleum Holdings, groupe détenu par le milliardaire saoudien aux origines éthiopiennes, Mohammed Houssein Al Amoudi, la Samir est depuis plus d'un an dans un embarras financier inextricable, auquel même le plus aguerri des financiers de la place ne saurait trouver une issue. Les raisons sont un secret de polichinelle: manque de performance, arrêts techniques et dévaluation des stocks suite à la baisse des prix des produits pétroliers.
Paradoxalement, ailleurs, les marges de raffinage du secteur, notamment en Europe, ont fortement progressé cette année. Nous sommes en décembre 2014. Le raffineur communique qu'il est endetté de plus de 27 milliards de dirhams, pour un déficit de trésorerie estimé à 11 milliards de dirhams. La raffinerie de Mohammedia croule sous une dette globale qui dépasse les 40 milliards de dirhams, y compris les 14 milliards dus à la Douane. Ce n'est pas tout. L'an dernier, le raffineur a enregistré une perte nette record de 3,42 milliards de dirhams, en raison, notamment, d'une dépréciation de ses stocks entraînée par la chute des cours du pétrole. Et, au premier semestre 2015, la Samir a annoncé une perte de 2,17 milliards de dirhams.
Une partie de chantage
Les difficultés financières s'accumulent. Jusqu'au jour où l'on décidera de jeter l'éponge, sans préavis. Le 5 août 2015, la Samir suspend la production de sa raffinerie de Mohammedia (200.000 barils par jour), une décision prise de façon unilatérale sans demander son avis à l'Etat. La réaction des autorités marocaines ne s'est pas fait attendre: L'administration fiscale a procédé à une saisie des comptes bancaires de la société afin de récupérer des impayés évalués à 14 milliards de dirhams. L'homme d'affaires saoudien s'est lancé dans une partie de chantage, vu la sensibilité de l'affaire: la Samir emploie 960 salariés et doit de grandes sommes d'argent à l'Etat et à ses fournisseurs. Il a voulu jouer la carte de principal approvisionneur, étant le seul raffineur du pays, avec 60% de parts de marché. Ça n'a pas pris. Les distributeurs s'étaient habitués à importer parce que, tout bonnement, les prix de la Samir sont plus chers. Donc, pas de pénurie.
D'ailleurs, l'arrêt de production de la raffinerie, depuis août 2015, ne s'est pas vraiment fait ressentir sur le marché, qui a appris les leçons de 2002, où un incendie survenu à la Samir avait déjà tiré la sonnette d'alarme quant à la nécessité d'investir dans les capacités de stockage de produits raffinés importés. Reste la question sociale. Sur ce point, le gouvernement vole au secours des salariés. La Douane donne son feu vert pour débloquer 35 millions de dirhams (versés par le raffineur) des comptes gelés à la banque Crédit Agricole, pour le paiement, en août, des salaires des 960 employés de la Samir.
La vache à lait
Le choc de la crise dépassé, il fallait trouver une issue à l'impasse. La situation est tellement critique que le gouvernement a convoqué le grand patron, l'actionnaire majoritaire, pour justifier l'arrêt d'activité de la raffinerie, sans préavis préalable. Mohammed Al Amoudi est majoritaire car il détient à 100% la société Moroncha Holdings Co. Limited qui contrôle le groupe Corral Morocco Gas and Oil AB, qui a racheté en 2006 à la société suédoise Corral Morocco Holdings AB, 67% des parts de la Samir.
La réunion débouche sur une impasse. Le gouvernement demande au principal actionnaire de passer à la caisse. Ce dernier refuse d'abandonner la tétine de sa vache à lait. Non seulement il ne veut rien débourser, mais il a également cherché une recapitalisation de la société, en puisant encore une fois, une fois de trop, dans les fonds des banques locales. Ceci s'est déroulé au moment où la presse éthiopienne ne parlait que des prouesses du même Sheikh Mohammed Al Amoudi, le milliardaire saoudien né en Ethiopie, âgé de 69 ans, qui a remporté, face à Total et OiLibya, le marché de distribution pétrolière à Djibouti. Il est allé investir dans le pays de sa mère avec de l'argent qu'il a pompé dans la trésorerie de la Samir et ses filiales. Le détenteur de la deuxième fortune en Arabie saoudite tentait de négocier avec le gouvernement une sortie de crise de la Samir. Mais avec les conditions qui l'arrangent.
Les faveurs de l'Etat
La veille du Conseil de gouvernement du 19 août à Rabat, dont le principal sujet de discussion était la Samir, le cheikh Al Amoudi s'est réuni avec le ministre de l'Energie, Abdelkader Amara, celui de l'Economie et des Finances, Mohamed Boussaid, et celui de l'Intérieur, Mohamed Hassad. Il n'est pas venu avec un plan de sauvetage de la raffinerie. Les trois ministres ne concèdent rien. Les trous financiers de la Samir doivent être bouchés par son actionnaire de référence. Pour le Saoudien, c'est la désillusion, lui qui cherchait à obtenir des faveurs de l'Etat; comme un apurement de ses arriérés auprès de la douane, et un rééchelonnement de sa dette bancaire et obligataire (Banque centrale populaire, Attijariwafa Bank...). Il a aussi cherché à politiser l'affaire. Mohammed Al Amoudi a tenté de rencontrer à Tanger le Roi Salmane d'Arabie Saoudite, en visite privée au Maroc à cette époque. Sa demande d'audience fut refusée.
Les choses se sont donc retournées contre lui. Dans un communiqué publié le 10 août, l'actionnaire de référence a annoncé son intention de n'injecter que 1,5 milliard de dirhams d'ici à l'assemblée générale extraordinaire de la société du 12 octobre 2015. Une goutte dans l'océan des dettes (43 milliards de dirhams). Les institutions du pays réagissent. La douane saisit alors les comptes de Corral au Maroc et de ses 30 filiales, l'Office des changes soupçonne des transferts de fonds illégaux... Mais trop tard. La Samir était déjà en faillite! Depuis qu'il a racheté la Samir, Al Amoudi a pris l'habitude d'encaisser des dividendes sans en réinvestir une partie dans la société, ou rembourser les dettes. Les 30 milliards que la Samir a investis sur la période 2004 à 2009 ont été financés par ... de l'endettement. Les partenaires d'hier de Mohammed Al Amoudi le lâchent aujourd'hui.
Car le milliardaire, qui a longtemps profité de cette manne financière locale, ne veut pas mettre la main à la poche pour sauver la société. En 1997, dans le cadre de la privatisation, l'Etat a vendu la Samir à un prix contesté (car en deçà de sa valeur réelle) et a, depuis, financé les déboires et la mauvaise gestion des nouveaux actionnaires qui n'ont pas hésité à fermer la première raffinerie du Maroc (datant de 1929) de Sidi Kacem. Une fermeture qui a eu des conséquences désastreuses sur toute une région animée par cette activité économique.
Liquidation judiciaire
Aujourd'hui encore, en dehors d'une véritable opération de pression gouvernementale, Al Amoudi continue à tergiverser et à reverser, au compte-gouttes, de l'argent dans les caisses de sa vache à lait, qui a maigri depuis et qui ne sert plus à rien, sauf à être reprise et ressuscitée par un groupement d'entreprises marocaines du secteur de la distribution et celui des finances.
Un scénario qui circule ces derniers temps comme une solution à cette crise. La liquidation judiciaire est, pour nombre de professionnels du secteur, à envisager. Car on commence sérieusement à croire qu'on peut bien se passer de la Samir.


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