Du jeune homme influencé par la rhétorique romantique révolutionnaire à figure médiatique au sein du Front Polisario, puis à voix critique de l'intérieur, Salem Abdel Fattah raconte les détails complexes de son parcours personnel et politique. À travers son histoire, il dévoile la réalité des camps, les mécanismes des opérations médiatiques et organisationnelles au sein du Front, jusqu'à sa prise de conscience et son retour au Maroc en 2015. Mohamed Salem Abdel Fettah, ancien membre du Polisario / Ph. Yabiladi ‹ › Mohamed Salem Abdel Fattah a grandi dans un environnement où la propagande séparatiste était omniprésente dans les régions du sud du Maroc durant les années 1990, une période qui coïncidait avec l'ouverture politique du pays. Ce contexte l'a profondément influencé, l'amenant à embrasser ces idées. Dans un entretien avec Yabiladi, il confie : «Pour un adolescent ou un jeune, voire un enfant, il était facile d'être influencé par ce type de propagande, car elle exploitait le tribalisme et diffusait des récits émotionnellement chargés, avec un discours romantique. Il était donc naturel qu'un jeune soit attiré par ces idées.» À l'époque, il s'est engagé dans ce qu'on appelait le «Polisario interieur», des cellules clandestines opérant au sein des établissements scolaires et universitaires. Leur objectif principal était de collecter, éditer et transmettre des informations pour servir l'agenda séparatiste. Il souligne que certains jeunes ont commencé à remettre en question leur rôle limité au sein du projet radical du Polisario, d'autant plus que ces cellules internes n'autorisaient pas le port d'armes. Pendant ce temps, la propagande séparatiste exaltait la lutte révolutionnaire et l'action armée, incitant certains à rejoindre les camps de Tindouf en Algérie pour s'engager avec les milices armées. «En 2004, après des années d'influence commencées à la fin des années 1990 via les activités des cellules médiatiques, il a transité par la Mauritanie. L'obtention d'un passeport était devenue plus facile, et rejoindre les camps ne présentait plus les mêmes risques qu'auparavant, notamment la traversée du mur de défense et des zones militaires.» Mohamed Salem Abdel Fattah Après avoir subi des enquêtes de sécurité, il a été intégré au ministère de l'Information du Polisario à Rabouni, où il a travaillé comme rédacteur de nouvelles, puis animateur, avant de s'occuper de la préparation et de la présentation de programmes politiques à caractère propagandiste. «Les médias dans les camps n'étaient pas un espace de diversité, mais un lieu monopolisé par un discours unique, visant principalement l'orientation et la mobilisation politiques.» Le choc de la réalité dans les camps Abdel Fattah explique que le discours officiel du Polisario domine l'espace médiatique dans les camps, où seule une voix est autorisée, que ce soit par la radio ou par le projet de télévision lancé en parallèle avec l'ouverture de la chaîne régionale Laâyoune au Maroc, dans une tentative de la concurrencer. Dès son arrivée dans les camps, Abdel Fattah a été déçu, ressentant «un choc dû à la contradiction flagrante entre le discours de propagande romantique prônant la libération et la modernité, et la réalité sur le terrain», où «les disparités de classe étaient évidentes entre la direction, vivant dans le confort avec des privilèges, et le reste de la population, confrontée à des conditions sociales et économiques difficiles.» Il a également évoqué d'autres aspects essentiels dans sa réévaluation, notamment le contrôle de l'aide humanitaire, l'utilisation croissante de la pensée religieuse extrémiste pour maintenir l'ordre interne, et la dépendance aux gangs du crime organisé pour le contrôle sécuritaire des camps. «Au sein de l'appareil médiatique, censé être une institution civile, la gestion a révélé une nature sécuritaire, basée sur la dénonciation, la surveillance et l'espionnage, ce qui m'a poussé à exprimer ce rejet à travers des articles d'opinion appelant à la réforme et à la correction au sein même de l'organisation.» Mohamed Salem Abdel Fattah Cependant, ces tentatives ont été accueillies par des accusations de trahison, des restrictions et des ciblages, malgré la portée limitée des revendications. Au fil du temps, Abdel Fattah a commencé à interagir avec les mouvements d'opposition au sein du front, notamment le Mouvement de la jeunesse du 5 mars, apparu dans le contexte du Printemps arabe en 2012, qui a lui-même été réprimé. Face à cette situation, il a dû se résoudre «à l'impossibilité de réformer l'organisation en raison de sa nature autoritaire et de la domination d'une opinion unique. Il a commencé à exprimer publiquement cette position dès le milieu des années 2000, avant de décider d'un retour définitif au Maroc en 2015». Durant cette phase de révision de ses idéaux, ses activités se limitaient à des questions sociales et politiques d'intérêt général sans prendre de position claire. Le basculement viendra après avoir interagi avec le Mouvement des victimes du Polisario, qui a émergé autour de 2019, avec des témoignages se répandant notamment dans les camps de Tindouf et parmi les communautés expatriées. «Ecouter les témoignages des victimes, et ce qu'ils ont révélé sur les violations, les enlèvements et la torture, en plus des informations personnelles liées à un membre de ma famille qui a été victime des prisons du front, a été un tournant décisif qui a conduit à une rupture finale avec le Polisario, et plus tard à s'engager dans l'établissement d'un cadre politique dissident regroupant plusieurs anciens cadres du front séparatiste.»