Dans la bataille des coffres-forts qui oppose les Etats-Unis à la Chine sur la scène monétaire, marquée par le retour en force de l'or comme instrument de souveraineté, le Maroc fait le choix de consolider son exposition aux bons du Trésor américain, privilégiant la liquidité qu'offre le système dollar. Depuis des années, la Chine déplace ses pions sur l'échiquier monétaire global opérant ce qui semble être un virage sans commune mesure dans l'histoire contemporaine. D'abord sous l'étendard des BRICS qui, depuis la guerre en Ukraine, ont multiplié les signaux en faveur d'une remise en cause graduelle de l'ordre monétaire existant. Un seul tweet de Donald Trump – daté du 30 novembre 2024 – aura suffi à enterrer les velléités du bloc des émergents, assorti d'une menace de droits de douane de 100% si un pays membre s'engageait à explorer une alternative au dollar. Mais ce rappel à l'ordre n'est pas de nature à dissuader Pékin, qui allège massivement son exposition aux titres du Trésor américain au profit de l'or physique. Sur une décennie, la Chine a ramené ses avoirs en titres du Trésor américain d'un peu plus de 1.250 milliards de dollars à environ 683 milliards de dollars au terme de l'exercice 2025, soit une contraction de près de moitié, selon les données du Trésor américain. Parallèlement, les réserves – déclarées – d'or officielles de la Banque populaire de Chine ont dépassé 2.306 tonnes à fin 2025, après plus d'une année d'accumulation continue, portant la part du métal précieux à un sommet jamais atteint. Ce pas de côté stratégique vise à renforcer la crédibilité du yuan dans un ordre financier en recomposition, tout en faisant office de couverture face au risque d'un éventuel affaiblissement du dollar. Rappelons qu'en 2025, l'agrégat M2 frôle les 22.400 milliards de dollars, synonyme d'une liquidité abondante. Le déficit public, toujours élevé, avoisine 1.800 milliards et alimente une dette qui dépasse les 124% du PIB, un seuil rarement observé en temps de paix. S'y ajoutent des taux d'intérêt réels modestes (autour de 1,5%) qui peinent à compenser les tensions inflationnistes à l'origine de l'érosion du pouvoir d'achat des Américains. Ce cocktail de monnaie surabondante, de déficit structurel et dette record nourrit, chez les plus sceptiques, l'idée d'une lente érosion du billet vert, ce que certains observateurs qualifient de «Great Debasement». Ce diagnostic n'exclut pas des phases de dollar fort, portées par les taux et réflexes d'aversion au risque, mais il renvoie à une fragilisation plus structurelle de l'ordre monétaire que la Chine entend à terme anticiper. Mais la manœuvre est avant tout géopolitique. Les autorités chinoises tentent de renouer avec une assise que les Etats-Unis ont laissée derrière eux au début des années 1970, lorsque Richard Nixon mit fin, le 15 août 1971, à la convertibilité du dollar en or. En rompant définitivement le lien entre monnaie et actif tangible, Washington continue d'exercer son hégémonie financière, mais au prix d'une confiance fondée sur la seule crédibilité institutionnelle et militaire. La rivalité sino-américaine vue du Maroc Pour les économies arrimées au dollar et à l'euro, comme le Maroc, cette tectonique des plaques n'annonce pas un choc immédiat bien qu'elle complique l'appréciation des risques de change et des équilibres extérieurs. «Avec un dirham calé sur un panier euro–dollar, un dollar qui s'affaiblit tend à alléger le coût en dirhams des importations facturées en dollars, notamment l'énergie, même si l'effet peut être partiellement compensé par la réaction des prix des matières premières», résume un économiste. Une bonne nouvelle à court terme pour les équilibres macroéconomiques, dont la portée demeure toutefois conditionnée par le maintien du statut dominant du dollar dans les réserves et les transactions internationales. D'après les statistiques du FMI, près de 72% des réserves de change mondiales étaient libellées en dollars américains au début des années 2000, dont les Treasuries constituent la composante dominante, contre environ 58% à l'issue de l'exercice écoulé. La suprématie du dollar, longtemps tenue pour acquise, s'est fissurée après l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022 lorsque, dans le cadre des sanctions occidentales, une coalition de pays du G7 et de l'Union européenne a gelé environ 300 milliards de dollars d'avoirs souverains russes, constitués essentiellement de réserves bancaires et de titres de dette étrangers détenus par la Banque centrale de Russie. Cette immobilisation sans précédent de réserves officielles a envoyé un signal aux pays émergents et aux économies du Sud global : même une puissance nucléaire n'est pas à l'abri de mesures financières drastiques. Un signal dont Pékin entend tirer partie en cherchant à adosser une part de sa devise à un actif crédible non soumis à une obligation d'Etat, et qui se prête moins aux sanctions. Assurance géopolitique Selon les données du Fonds monétaire international, la part de l'or dans les bilans des banques centrales progresse à un rythme inédit ces dernières années. Dans plusieurs économies émergentes, le métal jaune s'impose désormais comme un actif de réserve de premier rang, au point de rivaliser avec certaines devises majeures dans la composition des portefeuilles officiels. Le métal précieux reprend du poids dans les réserves officielles, autour de 25% dans les économies avancées et 10% dans les économies émergentes. L'évolution du statut réglementaire conforte par ailleurs ce constat. Sous Bâle III, le métal jaune physique détenu en propre bénéficie d'une pondération de risque nulle, ce qui signifie qu'il peut désormais être comptabilisé à 100% de sa valeur dans les bilans bancaires, au même titre que la liquidité ou les obligations souveraines de haute qualité. Pendant que l'or s'impose ailleurs comme une assurance géopolitique, le Maroc s'en tient, pour l'heure, à l'option la plus liquide, les Treasuries. Bank Al Maghrib renforce ainsi son exposition à la dette souveraine américaine. Selon les données du département du Trésor des Etats Unis, relayées par la presse économique, les avoirs marocains en bons du Trésor américain ont atteint 4,1 milliards de dollars à fin 2025, soit une hausse de 891 millions en un an (+28% par rapport à l'année précédente). Techniquement, les bons du Trésor américain figurent parmi les actifs les plus liquides et sûrs du référentiel de liquidité international. Considérés comme des actifs liquides de haute qualité, ils sont pour rappel immédiatement mobilisables sans décote significative, ce qui leur permet de servir de collatéral dans les opérations de financement à court terme et de répondre aux normes de liquidité telles que définies par les cadres internationaux. Cité par Forbes, l'ancien économiste en chef du FMI, Kenneth Rogoff, rappelle que «les Treasuries restent l'actif refuge ultime du système financier mondial, précisément parce qu'ils sont liquides, profonds et universellement acceptés». Dans les coffres de Bank Al-Maghrib en revanche, l'or reste un poste d'appoint autour de 22,1 tonnes, ce qui représente environ 5,4% de ses réserves totales. Gold Corridor Au-delà de l'accumulation du métal, l'Empire du Milieu s'emploie à structurer une infrastructure d'utilisation opérationnelle de l'or, à travers ce que certains observateurs appellent un gold corridor. Le Shanghai Gold Exchange en constitue l'épicentre. Marché majeur de l'or physique, il sert désormais de plateforme de référence pour organiser non seulement la conservation et la circulation du métal, mais aussi sa livraison physique offshore via des contrats et des entrepôts certifiés à Hong Kong, ce qui étend son influence au-delà du territoire continental. L'ouverture d'un premier coffre certifié international à Hong Kong en juin 2025 marque une étape notable : ce dispositif offre aux investisseurs la possibilité de livraison physique hors de Chine continentale, tout en restant intégré à l'écosystème du SGE, ce qui accroît la transparence, la commodité des transactions et l'accès aux marchés internationaux. Finalité recherchée : faciliter l'accès à l'or en tant que collatéral, en garantissant sa traçabilité. Cette capacité à faciliter le règlement physique et la livraison rend le dispositif attractif pour les partenaires émergents, dont l'accès aux marchés de liquidité occidentaux demeure conditionné par des impératifs politiques et réglementaires. Les Etats-Unis ne désertent pas pour autant le terrain des actifs tangibles. Première puissance détentrice d'or au monde, Washington conserve intacte sa réserve stratégique et a récemment favorisé le rapatriement d'une partie du métal stocké à l'étranger, notamment depuis Londres vers New York. Ceci dit, la réponse américaine emprunte une voie différente, fondée sur la capacité d'innovation financière et technologique. Plutôt que de rivaliser frontalement avec la Chine sur le terrain de l'or, Washington choisit d'élargir le périmètre de ce qui peut faire monnaie, en misant sur les actifs numériques. Le 17 juillet 2025, la Chambre des représentants a adopté l'«Anti-CBDC Surveillance State Act», destiné à empêcher la Réserve fédérale de tester ou d'émettre une CBDC sans l'aval explicite du Congrès. En revanche, les stablecoins, émis par des acteurs privés, disposent de plus de flexibilité grâce au Genius Act. En effet, la détention de stablecoins adossés au dollar entretient une demande de «dollars numériques». Or, les réserves mobilisées par plusieurs émetteurs sont, pour partie, placées dans des actifs très liquides, en particulier des bons du Trésor américain. Autrement dit, au-delà des positions officielles de Bank Al-Maghrib, une fraction de l'épargne informelle au Maroc se retrouve, de fait, exposée au dollar via des stablecoins de type USDC ou USDT. Dans cette quête d'influence, là où Pékin cherche à restaurer la confiance en s'appuyant sur la rareté du métal précieux, les Etats-Unis misent sur la liquidité et la puissance d'innovation financière. Dans un monde où les deux puissances rivalisent sur la définition même de la monnaie, le Maroc a tranché en faveur de son allié historique. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO