Depuis des siècles, les habitudes vestimentaires traditionnelles du Maroc se sont enrichies des savoir-faire locaux, mêlés aux usages régionaux et à la modernisation des pratiques. Croisant ces gestes transmis par les aïeux, l'apport des us déjà ancrés et ceux des familles andalouses installées à Fès, le caftan emblème de la ville incarne cette évolution. DR ‹ › Au début du XVIe siècle, le diplomate d'origine andalouse Hassan al-Wazzan (Léon L'Africain) a été l'auteur d'un ouvrage de référence : «Description de l'Afrique». Renseignant sur l'époque médiévale de la rive sud-Méditerranéenne, il a décrit aussi les usages et les traditions locales. Parmi les éléments documentés figure le caftan de Fès, un vêtement décrit comme «long et ouvert sur le devant, porté par les hommes et les femmes». Au fil des siècles, la cité spirituelle du Maroc est devenue légataire d'une riche tradition de fabrication du textile, surtout le brocart, matière première et hautement raffinée du caftan. Riche des combinaisons locales et des usages andalous, ce vêtement incarnera ainsi tout le savoir-faire des artisans du pays. Auprès de Yabiladi, la modéliste et formatrice Aziza Belkhayat explique que «ces traditions sont nées des mobilités qui ont marqué notre Histoire, notamment l'installation des familles andalouses dans certaines villes, dont Fès, où ils ont perduré leur savoir-faire de textile et d'habillement». Fondation Abderrahmane Slaoui / Ph. Alain Girodet «Khrib», «ntaâ» et «behja», symboles du caftan de Fès Cette diversité a beaucoup apporté à l'évolution de la fabrication et des broderies, ainsi que des tissus utilisés. Dans ce sens, Aziza Belkhayat rappelle que «Fès a longtemps été l'une des villes, si ce n'est la ville emblématique du brocart». Jusqu'à présent, elle est toujours connue pour ce prestigieux matériau et son caftan, à commencer par le «khrib» et «ntaâ», deux pièces incontournables du trousseau des mariées. Caftans au Maroc #1 : Des dynasties aux évolutions tissées au fil des régions Le khrib est d'ailleurs resté une fabrication incarnant le luxe et le tissage à la main à Fès. Avec ses motifs complexes fleuris et dorés, il a été rattaché à la famille Bencherif, installée dans la ville vers la fin du XIXe siècle. Ses artisans auront perduré une tradition plus anciennement ancrée, qui remonterait au XIIIe siècle. Le terme donné au tissu est également une évocation forte de l'aspect recherché de la matière, dont le coût élevé peut «ruiner» son acheteur. «Le caftan de brocart est appelé aussi «behja», qui veut dire la joie, en référence à ses couleurs. On l'a aussi nommé «denya jate» (la vie est là), en signe d'abondance et d'optimisme», nous dit Aziza Belkhayat. À Fès, les mariées ont également «porté du pastel», selon la spécialiste. Illustration : Jean Besancenot, «Costumes du Maroc» (1942) Les artisans, eux, ont utilisé aussi du noir et du vert, pour le caftan de ntaâ. Plus largement, «les caftans de la région ont été fabriqués également en velours et parfois en satin, avec des broderies fassies et rbaties fleuries, dessinées sur certaines parties du vêtement à l'aide de fils d'or», explique-t-elle. Expliquant la diversité de ces combinaisons et leur rôle dans l'évolution du caftan de Fès, Aziza Belkhayat associe la dynamique de cet héritage vestimentaire à celle des traditions culinaires, ou même à la musique andalouse marocaine. «Au départ, il n'y avait pas de notes musicales pour ce style. Elles ont ensuite été posée, à partir de la musique elle-même. De la même manière, notre caftan ancien n'a pas obéi à un patronage précis, avant que cet élément-là soit intégré dans la formation des artisans.» Aziza Belkhayat DR Au cours de la première moitié du XXe siècle, ces usages ont été documentés par le photographe, peintre, dessinateur et ethnologue français Jean Besancenot (1902 – 1992). Issu de ses voyages entre 1934 et 1939, l'ouvrage «Costumes du Maroc» immortalise ces traditions et met en avant leur dimension locale. Dans ses illustrations, l'auteur a redessiné les spécificités du caftan de Fès au détail près. Sur la mariée, on retrouve les motifs fleuris les fils d'or du khrib. Histoire de Léon l'Africain sur les traces du Maroc médiéval Moderniser le savoir du caftan pour préserver la tradition Contrairement au brocart utilisé dans le caftan de Fès, exporté jusqu'en Turquie et offert en cadeaux entre les grandes familles, le velours a souvent été importé d'Italie et parfois de France. Elle-même formée dans la couture moderne, Aziza Belkhayat a eu à cœur de développer la transmission et les usages, afin de mieux préserver le savoir-faire ancestral du caftan de la ville. Diplômée en 1988 d'une école de couture en Belgique, la modéliste s'est orientée rapidement vers la formation. En 1989, elle ouvre l'Ecole de stylisme, modélisme et couture traditionnelle (ESCOM) à Fès, d'abord pour la formation à la couture européenne. Chemin faisant, elle est revenue au vêtement marocain traditionnel, pour promouvoir le caftan. Ph. ESCOM «Je suis née à Fès, dans une famille où ma mère faisait de la couture et où mon père vendait du fil. Mes oncles étaient de grands couturiers d'habits traditionnels dans les années 1950 déjà. J'ai grandi dans cet héritage et pendant le ramadan, j'ai commencé donc à donner un aperçu sur le vêtement traditionnel à mes étudiants. Cela a pris le dessus, jusqu'à intégrer la formation.» Aziza Belkhayat Espérant tirer ses étudiants vers le haut et leur donner l'exemple, Aziza Belkhayat a créé un atelier au sein de l'établissement. Elle y confectionne elle-même ses caftans, crée des collections et organise des défilés en amont. «J'ai gardé aussi des caftans de ma mère et j'ai une collection de caftans anciens, que j'ai fait défiler l'année dernière à l'Oriental Fashion Show de Paris. J'ai collaboré notamment avec maître Ouazzani, puisque nous sommes voisins», nous dit-elle. Histoire : La soie, pilier économique des califats musulmans d'Al-Andalus Aujourd'hui, Aziza Belkhayat accompagne aussi bien les apprentis que les artisans, après s'être confiée par le wali de Fès la gestion de Jnane El Caftan dans la médina. Rassemblant des légataires de ces traditions dans le centre, elle devient une grande défenseuse du savoir-faire patrimonial du caftan, tout en tenant compte de l'évolution des attentes des jeunes et de leur relation avec le caftan. Ph. ESCOM Selon la spécialiste, cette combinaison permet désormais une large réadaptation et une personnalisation d'un habit emblématique de la ville de Fès et de sa couture. Dans la ville, le caftan incarne luxe, élégance et raffinement, traditions et modernité, mais aussi un artisanat local ouvert sur le monde.