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5 août 1907 : La France coloniale bombardait Casablanca pour «protéger les Européens»
Publié dans Yabiladi le 05 - 08 - 2017

Le 5 août 1907, cinq ans avant la signature du traité de Fès en 1912, le croiseur français Galilée bombardait Casablanca faisant plusieurs centaines de victimes. Dans la journée, le frégate sera rejoint par deux autres navires militaire, l'escorteur d'escadre Du Chayla et le croiseur Forbin, laissant les rues de la capitale économique jonchée de ruines et de cadavres. Histoire.
La ville de Casablanca célèbre ce 5 août un événement douloureux de son histoire. En 1907 ce jour-là, les autorités françaises, souhaitant renforcer leur présence militaire au royaume chérifien, bombardaient, via le croiseur Galilée, puis l'escorteur d'escadre Du Chayla et le croiseur Forbin, la kasbah de Casablanca, faisant de nombreuses victimes parmi les «rebelles» et la population. Le prétexte n'est autre que «la volonté de protéger les ressortissants étrangers résidant au Maroc». Or, derrière ce massacre se cache une décision unilatérale et des messages adressés aux tribus, aux Marocains et même à l'étranger.
Occupation d'Oujda, prélude d'une colonisation
Le mouvement d'expansion coloniale de la France au Maroc remonte à plusieurs années, bien avant le traité de Fès de 1912. En 1901, la France obtient un accord avec les autorités marocaines pour «aider» l'administration du royaume dans les régions encore non contrôlées du Maroc oriental. Dès 1904, les grandes puissances signent avec l'Hexagone une série d'accords bilatéraux désignés sous le nom d'«Entente cordiale». Le 31 mars 1905, Guillaume II d'Allemagne se rend au Maroc, traverse le centre-ville de Tanger à cheval et se réunit avec le sultan chérifien. L'Allemagne a, en effet, été écartée des accords français. Le déplacement de Guillaume II est perçu comme un moyen de pression. En réponse, la France et l'Allemagne organiseront, du 16 janvier au 7 avril 1906 sous l'égide des Etats-Unis, la conférence d'Algésiras en Espagne. Une rencontre au terme de laquelle l'Allemagne, la France et l'Espagne obtiennent provisoirement des droits sur les affaires marocaines.
Un an plus tard, la colère de la population suite à cette transgression de la souveraineté du royaume chérifien se traduira par plusieurs actes, notamment l'assassinat, le 19 mars 1907 à Marrakech, du médecin français Pierre Benoit Emile Mauchamp. Le 25 mars 1907, le gouvernement français décide d'occuper la capitale de l'Oriental, Oujda, pour contraindre les autorités chérifiennes à prendre des mesures plus sévères à l'égard des assassins. Malgré les tentatives du sultan chérifien Moulay Abdelaziz et de ses vizirs de parvenir à une solution, la population locale inaugure un nouveau chapitre de sa lutte acharnée avec une remarquable bravoure. L'insurrection a lieu et, comme planifié, la France n'a plus qu'à trouver un prétexte pour intervenir militairement au Maroc.
Campement militaire des forces françaises à quelques kilomètres de la ville d'Oujda en 1907. / Ph. Mémoires du patrimoine marocain
En 1907, Casablanca entame ses toutes dernières transformations d'une ville ordinaire d'un Maroc tiers-mondiste, vers le projet d'une capitale économique qui deviendra, des années plus tard, le cœur battant de l'économie marocaine. Avec une population avoisinant les 30 000 personnes, où les Européens sont fortement présents, la ville commence déjà à séduire les entités coloniales. Parallèlement à l'occupation de la ville d'Oujda, la Compagnie marocaine décroche, dès l'été 1907, le contrat pour l'aménagement du port de la capitale blanche. Mais le 30 juillet, des Marocains furieux prennent d'assaut le chantier de l'entreprise française, y tuent 9 employés et sabotent plusieurs constructions, rapporte l'historien Allal El Khadimi dans les «Mémoires du patrimoine marocain» (Cinquième volume, Editions Nord Organisation, 1986).
«Cet événement aurait pu passer inaperçu, sans être le déclencheur d'un bain de sang par la suite. Surtout qu'il n'y avait que trois Français parmi les 9 employés tués. Les autres étaient de nationalités italienne et espagnole. Mais les Français mobiliseront leur force en Algérie et leur arsenal en Méditerranée pour donner aux Marocains une leçon peu charitable et pacifier les tribus de Chaouia.»
Un millier de victimes dans un bain de sang lancé par la frégate Galilée
Alors que les autorités coloniales en France et en Algérie se préparent à déployer toute une armée à Casablanca, les autorités locales françaises à Tanger mobilisent dès le 31 juillet 1907 le croiseur Galilée, qui arrivera à Casablanca le 1er août.
Des maisons complètement détruites suite au bombardement de Casablanca le 5 août 1907. / Ph. Mémoires du patrimoine marocain
D'après Allal El Khadimi, le commandant du navire français, le capitaine Charles Victor Clément Marie Ollivier était impatient d'envoyer ses hommes sur la terre ferme. Une version confirmée par l'historien André Adam et son article «Sur l'action du Galilée à Casablanca en août 1907» (Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, 1969, Volume 6, Numéro 1, pp. 9-21).
«Quand le Galilée arrive, le 1er août au matin, les responsables du consulat français, le consul Malpertuy et le vice-consul Maigret, qui étaient en congés depuis plusieurs semaines, ne sont pas encore rentrés et l'intérim est toujours assuré (comme au moment des massacres) par un jeune élève vice-consul, Neuville. Le commandant du Galilée, le capitaine de frégate Ollivier, en accord avec Neuville, songe aussitôt à envoyer sur terre sa compagnie de débarquement pour défendre le consulat de France et y recueillir la colonie européenne.»
Une intervention refusée par le corps consulaire qui estime que les forces étaient insuffisantes pour occuper la ville et que cela provoquera un massacre général des Européens. Le capitaine Ollivier «se contente, avec l'accord du Khalifa du sultan, Moulay El-Amin, d'envoyer quelques hommes par petits paquets et des armes cachées dans des caisses pour assurer la sécurité du consulat». «Ces mesures discrètes ne provoquent aucune réaction et les journées des 2, 3 et 4 se passent sans incidents graves», poursuit André Adam.
Mais les 66 hommes du Galilée n'empêcheront pas le capitaine de frégate Ollivier de lancer un assaut. Auguste de Saint-Aulaire, diplomate au consulat de France à Tanger, expliquait dans un courrier adressé à ses supérieurs qu'«en raison de l'attitude hostile de la population et des tribus, il avait été convenu le 4 août à la suite d'une réunion (…) qu'une compagnie de débarquement descendrait au consulat pour le garder ; la porte de la Marine serait ouverte le 5 (août, ndlr) à 5 heures et demi pour laisser passer [les] matelots».
Une rue casablancaise jonchée de cadavres le 5 août 1907. / Ph. Mémoires du patrimoine marocain
A l'aube du 5 août donc, les 66 marins du Galilée débarquent au port de Casablanca. De la porte du port jusqu'au consulat français, ils tirent sur des militaires et des civils, arguant qu'ils étaient en danger, à en croire Allal El Khadimi. Arrivés à la représentation diplomatique, ils donnent le signal au Galilée pour qu'il commence à bombarder le quartier arabe de la capitale. Des bombes chargées de mélinite arroseront bientôt d'autres quartiers.
«Le jour même, l'escorteur d'escadre Du Chayla et le croiseur Forbin arriveront à Casablanca. Près de 200 marins (185 selon André Adam, ndlr) rejoindront les autres pour massacrer la population au moment où les frégates bombardent la ville. Casablanca sera victime d'une agression violente qui ne peut émaner que de gens sans sentiments, sans humanité, aveuglés par la haine, le racisme et la convoitise coloniale.»
«Mémoires du patrimoine marocain» fait état de la mort de plus d'un millier de Marocains lors de cette journée sanglante. L'armée française, dépêchée depuis Alger et Paris, n'arrivera à Casablanca que le 7 août et commencera à se déployer en vue de contrôler la ville. 6 000 soldats français aux ordres du Général Drude débarquent donc à Casablanca. L'année suivante, le 4 janvier 1908, le sultan chérifien Moulay Abdelaziz sera détrôné par son frère Moulay Abdelhafid à l'aide du grand vézir Madani El Mezouari El Glaoui, frère aîné de Thami El Glaoui.


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