L'assassinat de deux touristes scandinaves près de Sidi Chamharouch (Imlil, province d'Al Haouz) permet au terrorisme et à l'extrémisme d'occuper à nouveau les devants de la scène nationale et internationale. Said Lakhal, Brahim Essafi et Mohamed Benaissa, chercheurs et experts marocains des mouvements islamistes et terroristes, donnent leurs lectures de cet attentat. L'attentat terroriste perpétré dans la nuit de dimanche à lundi à l'encontre de deux jeunes touristes scandinaves à Sidi Chamharouch (Imlil, province d'Al Haouz) fait planer l'ombre du terrorisme sur le Maroc, en dépit du démantèlement, depuis 2003, de plusieurs cellules. Résultats de l'enquête menée par le BCIJ en collaboration avec les autorités locales de Marrakech : une piste terroriste évoquée dans le communiqué de ce bureau et par le Parquet de la ville de Rabat et une vidéo circulant sur les réseaux sociaux, authentifiée par les renseignements danois. Autant d'éléments qui annoncent une triste nouvelle : le royaume a connu cette semaine un acte terroriste barbare, le premier depuis les attentats du Café Argana à Marrakech en avril 2011. Un «environnement propice à la pensée extrémiste» Contacté par Yabiladi, l'islamologue et expert des mouvements islamistes et terroristes, Said Lakhal, qualifie ce nouvel acte terroriste de «cruel», affirmant que «plusieurs cellules terroristes dormantes au Maroc attendent l'occasion pour passer à l'action». «Il faut admettre qu'au Maroc, nous disposons d'un environnement propice pour produire la pensée takfirie (d'excommunication, ndlr)», nous déclare-t-il. Said Lakhal va jusqu'à considérer que «l'Etat marocain, avec tous ses services et ministères, est responsable de cet attentat». «L'Etat autorise des écoles d'enseignement originel et des écoles coraniques qui contribuent à la propagation de cette pensée et de ces idées extrémistes. Il protège également certains cheikhs et prédicateurs qui prônent le takfirisme.» Said Lakhal Quant à ce modus operandi qui diffère visiblement des attentats terroristes perpétrés dans le royaume, notre interlocuteur l'explique avec le fait que «les groupes terroristes visent à terroriser les sociétés, dont la nôtre, pour maximiser l'impact et l'écho». «Les organisations terroristes visent aussi à impacter l'économie locale et nationale des pays, en touchant un secteur vital pour le Maroc comme le tourisme et en faisant peur aux touristes étrangers», ajoute-t-il. Le chercheur considère aussi que la campagne peut constituer un nouvel environnement propice pour enrôler des jeunes et propager les idées extrémistes. La vidéo comme «instrument à l'attention de l'opinion publique internationale» Pour sa part, Brahim Essafi, expert des mouvements terroristes, préfère rester prudent. «Le communiqué du Parquet dit qu'un suspect est membre d'un groupe extrémiste, tout comme le communiqué du BCIJ qui évoque la piste terroriste», rappelle-t-il. Il évoque aussi la présence des terroristes présumés sur les lieux et souligne que plusieurs aspects de cet acte restent encore méconnus. «Ces terroristes présumés étaient-ils déjà sur place ou auraient-ils suivi et surveillé leurs victimes avant de passer à l'acte ?», s'interroge-t-il avant d'évoquer la vidéo dont l'authenticité a été confirmée par les services de renseignement danois, mais pas encore pas les autorités marocaines. «Le fait de filmer et de poster une vidéo rentre dans le cadre de la stratégie des organisations terroristes pour propager la peur et la crainte et se vanter d'avoir visé un pays sûr. Cela donne une image à l'opinion publique internationale qu'aucun pays n'est immunisé contre le terrorisme et que ces organisations peuvent viser n'importe où, quel que soit le dispositif sécuritaire et peu importe le mécanisme de défense contre ce fléau.» Brahim Essafi «Pour l'instant, il faut être sûr que ces personne appartiennent à un groupe terroriste extérieur, même idéologiquement», tempère-t-il, rappelant que l'organisation «Etat islamique» n'a «pas revendiqué cet attentat pour l'instant». «Il peut s'agir d'un acte individuel basé sur des idées extrémistes», précise cet expert. Viser des touristes étrangers, une «escalade dangereuse» Pour sa part, Mohamed Benaissa, chercheur au Centre marocain d'étude du terrorisme et d'extrémisme (CMETE), rappelle aussi qu'«il n'y a pas encore de revendication de cet attentat pour l'instant, comme Daesh ou Al Qaïda». Il estime que «le fait de viser des touristes étrangers est une escalade dangereuse». «Cela confirme que le terrorisme et les idées extrémistes ont encore des relais dans les zones marginalisées et lointaines, surtout les jeunes, puisque l'âge de ces terroristes présumés ne dépasse guère la trentaine», regrette-t-il. Le chercheur du CMETE déclare aussi que l'attentat «questionne surtout les efforts entrepris par le Maroc, que ce soit au niveau sécuritaire ou l'aspect d'anticipation et même pour le développement local et les initiatives dans ce sens». «Bien que Daech soit en déclin en Syrie et en Irak, il ne faut pas oublier de parler de l'"Etat islamique" en tant que pensées qui s'exportent à l'étranger.» Mohamed Benaissa Pour Mohamed Benaissa, également président de l'Observatoire du Nord pour les droits de l'Homme (ONDH), «cet assassinat, le refus par les Marocains de la violence et les résultats des enquêtes qui seront publiés remettront en avant l'extrémisme sur la scène nationale». «L'approche sécuritaire pour faire face à ces idées et à ces actes a prouvé ses limites et l'Etat doit prendre cela en considération, tout comme la nécessité de viser les catégories de personnes susceptibles d'adopter cette pensée extrémiste», conclut-il.