Des rapports européens sur l'impact de la sortie de prison de plusieurs centaines de djihadistes détenus en Europe sur ce continent mais aussi sur le Maroc sont abordés cette semaine par la presse nationale et internationale. L'expert marocain des mouvements islamistes et djihadistes Said Lakhal confirme le constat selon lequel les prisons sont un terrain fertile pour l'enrôlement et le recrutement. Quelque 500 djihadistes, dont un grand nombre de Marocains, vont quitter les prisons européennes dans les deux prochaines années, a rapporté en début de semaine le journal espagnol El Mundo. Le média a souligné, citant des sources sécuritaires, que la plupart de ces détenus seraient toujours imprégnés de l'idéologie extrémiste. «Certains se seraient encore plus radicalisés que ce qu'ils étaient avant d'intégrer les institutions pénitentaires», poursuit-il. Le quotidien marocain Akhbar Alyaoum rapporte, pour sa part, ce jeudi que des documents secrets ont mis en garde l'Europe et le Maroc sur la libération de ces djihadistes, au courant des deux prochaines années. «Ces prisonniers adhèrent toujours aux thèses terroristes et certains d'entre eux seraient même devenus plus dangereux pour s'être enfoncés davantage dans l'extrémisme durant leur séjour dans les geôles européennes», écrit-il. Dans ce même sens, un rapport d'un think tank espagnol a affirmé en mai dernier que les autorités espagnoles avaient arrêté 233 djihadistes au cours de la période allant de 2013 à 2017. L'étude indique qu'«environ la moitié de ces recrues arrêtées seraient de nationalité marocaine», évoquant une «proportion de Marocains de 46%». Les prisons, terrains fertiles pour le recrutement Début octobre 2018, le ministère espagnol de l'Intérieur a annoncé le démantèlement d'un réseau djihadiste chargé de recruter et de répandre des idées extrémistes dans 17 prisons espagnoles. Le ministère a expliqué que le groupe était composé d'une vingtaine de prisonniers, dont certains avaient des antécédents djihadistes alors que d'autres se sont radicalisés en prison. Ladite cellule tentait de recruter et de «rassembler des détenus emprisonnés pour terrorisme» au moment où les Marocains et les Espagnols d'origine marocaine, dont certains convertis à l'islam, constituaient la majorité de ses membres. De nombreuses informations ont mis en garde ces dernières années contre la transformation des prisons européennes en lieux de polarisation, de radicalisation et de recrutement au profit des organisations extrémistes et notamment Daesh. Said Lakhal, islamologue et expert marocain des mouvements islamistes et terroristes, confirme ce constat. «Le recrutement des djihadistes dans les prisons européennes dépasse celui constaté dans celles du Maroc», nous confie-t-il. Il rappelle notamment que «la majorité des terroristes ayant rejoint les organisations terroristes, en particulier Daesh, ont été recrutés dans les prisons européennes». «Pour des raisons d'ordre psychologique et liées à leur croyances, les enrôleurs essaient souvent d'imposer à ces prisonniers un sentiment de culpabilité avant de leur ouvrir une porte du pardon et de la salvation à travers le djihad, ajoute notre interlocuteur. Ils leur font comprendre que le moyen le plus rapide pour aspirer au pardon et garantir l'accès au paradis est celui du djihad et non pas le culte.» «Les enrôleurs convainquent leurs nouveaux recrus qu'un musulman qui commet un attentat terroriste ne souffre pas et accède au paradis sans rendre des comptes. Les détenus étant privés de plusieurs choses, dont une bonne partie liée aux plaisirs de la vie, ils constituent un terrain fertile pour propager des idées extrémistes fausses et présentent beaucoup de vulnérabilités.» Said Lakhal La nécessité du suivi et de l'accompagnement des détenus L'expert explique que les recruteurs des groupes terroristes «fournissent à ces détenus de l'argent, des armes et du pouvoir pour leurs vies sur terre et leurs promettent le paradis pour la vie éternelle». S'agissant des programmes lancés par plusieurs pays pour un processus de déradicalisation au sein même des prisons, notre interlocuteur considère que «les doctrines ne changent pas facilement», rappelant l'expérience saoudienne en la matière et qui prouve «qu'une proportion importante de personnes retournent à l'extrémisme et au terrorisme dès qu'elles sortent de prison». Pour lui, il faut plutôt traiter cette question au cas par cas, car «l'homme n'est pas une machine, et il peut donc se radicaliser à l'extérieur ou en prison, comme il peut être extrémiste ou abandonner ces idées une fois en détention». Said Lakhal estime aussi que «l'erreur commise par l'Etat marocain et d'autres pays européens réside dans le fait qu'ils n'exploitent pas les personnes ayant abandonné leurs idées extrémistes». «Une personne fraichement radicalisée est plus disponible à écouter un ancien cheikh a changé récemment ses idées et croyances au lieu d'une personne qui ne s'est jamais imprégnée de la pensée extrémiste», explique-t-il. L'expert reproche aussi l'Etat marocain et d'autres pays européens le fait de ne pas mettre en place des programmes de suivi de ces personnes au sein des prisons et même sur le moyen terme après leurs libérations. «Un détenu, déjà imprégné par la pensée extrémiste, qui quitte la prison et qui ne dispose pas de métier, de revenu stable ou de conditions de vie décente tombera facilement dans les filets des groupes extrémistes», conclut-il.