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Fadoua Ataa Allah, chercheur à l'IRCAM : «Les nouvelles technologies peuvent apporter un appui à l'aménagement de la langue amazighe»
Publié dans Albayane le 20 - 02 - 2011

Fadoua Ataa Allah, d'un père arabophone et d'une mère amazighophone, a passé presque toute son enfance à Rabat, où elle a poursuivi ses études primaires, secondaires et universitaires.
Elle a obtenu son Diplôme des Etudes Supérieures Approfondies (DESA) en Informatique et télécommunication à la Faculté des Sciences de Rabat et son doctorat en Sciences de l'ingénieur, spécialité Informatique et Télécommunication, au sein de la même faculté en collaboration avec l'Université de Michigan-Dearborn aux Etats-Unis.
Actuellement, elle travaille en tant que chercheur, spécialisée en traitement automatique des langues, à l'Institut Royal de la Culture Amazighe, au sein du Centre des Etudes Informatiques, des Systèmes d'Information et de Communications. Entretien.
- Qu'est ce qu'on entend par «traitement automatique de la langue amazighe».
Le traitement automatique des langues, en général, est une discipline qui a résulté de l'interaction de la caractérisation des traitements par les linguistes et la modélisation de ces traitements par les informaticiens. Elle concerne principalement l'application des techniques et programmes informatiques à tous les aspects du langage humain. Elle fait appel à l'informatique pour l'implémentation d'un traitement particulier aux formalismes pour la représentation des connaissances dans des formats interprétables par machine et à la linguistique pour la mise en oeuvre des connaissances linguistiques, relevant des niveaux de la phonétique, la phonologie, la morphologie, la syntaxe, la sémantique et de la pragmatique. Et lorsqu'on parle du traitement automatique d'une langue précise telle que l'amazighe, ce n'est que l'application de tous ces processus à la langue étudiée dont les caractéristiques linguistiques sont bien prises en considération et en priorité.
- Quelle utilité revêt un moteur de recherche pour la langue amazighe ?
De nos jours, les moteurs de recherche jouissent d'une grande importance dans la vie des internautes. D'ailleurs, ils sont actuellement la première source d'information sur le Web pour plusieurs domaines et leur utilisation est devenue incontournable. Les statistiques et les sondages menés démontrent bien cette grande importance dans les habitudes de navigation des internautes que ce soit dans le cadre de leur parcours professionnel ou leurs activités personnelles. Les moteurs de recherche offrent une recherche guidée qui permet de faciliter l'accès à l'information désirée en si peu de temps. Cette information peut être représentée par du texte, du son, de l'image ou même par de la vidéo ; comme elle peut être représentée par différentes langues. Et étant donné que jusqu'à ce jour seul le moteur de recherche «google» permet l'analyse et le traitement des documents écrits en caractères tifinaghes et que ce traitement est restreint à une recherche à la lettre, c-à-d qu'il ne prend pas en considération les traitements linguistiques, même pas ceux de la flexion ou de la dérivation, l'élaboration d'un moteur de recherche qui prend en charge les spécificités du caractère tifinaghe en particulier et les caractéristiques linguistiques de la langue amazighe en général s'avérait nécessaire. Ainsi, dès mon recrutement à l'IRCAM, j'ai commencé le travail sur le développement d'un moteur de recherche dédié à la langue amazighe. Ce moteur de recherche, dans un premier temps, va répondre aux besoins des internautes intéressés par la langue et la culture amazighes en leur permettant l'accès à l'information représentée en amazighe et principalement en caractères tifinaghes, et dans un deuxième temps il contribuera à la promotion et la diffusion de la culture et la langue amazighes à travers le Net.
- Que peut apporter l'informatique à la recherche linguistique
sur l'amazighe ?
Les nouvelles technologies, particulièrement l'informatique, peut apporter un considérable appui à la recherche linguistique et plus précisément à l'aménagement de la langue amazighe. Sans doute la numérisation des dictionnaires, des lexiques et des corpus d'une part et l'élaboration d'outils du traitement et d'analyse d'autre part faciliteront la tâche du linguiste lors de l'exploitation de ses ressources et lui permettra de mener à point sa recherche. En outre, la communication à travers les forums de discussion et les conférences à distance, permettra à la communauté des chercheurs travaillant dans le champ linguistique amazighe d'une part d'échanger le savoir faire et de partager les ressources particulièrement rares et nouvelles dans l'objectif de compléter et d'améliorer la qualité des travaux de recherche menés au lieu de travailler sur les mêmes projets chacun dans son côté. Et d'autre part, de tisser et de consolider les relations de partenariats pour une meilleure coopération et échange culturel.
- Quelle est le niveau de la langue qui résiste le plus au traitement informatique : la syntaxe, la morphologie, la sémantique?
Les niveaux d'analyse d'un langage naturel sont souvent interdépendants et difficiles à isoler les uns des autres dans un traitement ; néanmoins, ils sont distingués en six niveaux. Le niveau phonétique s'intéresse aux études des sons de la parole, indépendamment du sens. Le niveau phonologique s'intéresse aux études des sons à valeur linguistique (les phonèmes) en relation avec un signifié. Le niveau morphologique s'occupe des plus petites unités de forme et de sens, appelées morphèmes. Ces morphèmes constituent en quelque sorte les briques utilisées pour la construction des phrases.
Le niveau syntaxique traite la manière dont les mots peuvent se combiner pour former des propositions et l'enchaînement de celles ci entre-elles. Par ailleurs, le niveau sémantique s'occupe de l'étude scientifique de la signification allant du sens des mots, à celui des phrases et des relations entre les mots dans une phrase isolée sans prendre en considération du contexte. Tandis que le niveau pragmatique consiste à trouver la signification « réelle » des phrases liées aux conditions situationnelles et contextuelles d'utilisation des mots.
Après 60 ans d'études en traitement automatiques des langues, les études scientifiques et les applications réalisées ont démontré que les niveaux phonétique, phonologique, morphologique et syntaxique sont bien traités et modélisés quant à le niveau sémantique est encore beaucoup plus complexe à décrire et à formaliser que les niveaux de traitements précédents. Alors que le niveau pragmatique reste toujours résistant.
Certes, les travaux réalisés au niveau phonétique ont abouti à des systèmes de codage de l'information phonétique de la parole et à des systèmes automatiques de transcription. Au niveau phonologique, des systèmes de segmentation de la parole, des systèmes de codage phonémique et des systèmes de synthèse phonémique de la parole ont été réalisés.
En ce qui concerne le niveau morphologique, les travaux sur les lemmatiseurs, les analyseurs morphologiques, les racineurs, les générateurs de mots ainsi que les correcteurs orthographiques ont atteint un niveau record pour les langues avancées informatiquement. Par ailleurs, les réalisations au niveau syntaxique ont abouti à des analyseurs syntaxiques, des générateurs de phrases, des correcteurs grammaticales et syntaxiques et à des extracteurs automatiques de connaissances.
Tandis que les réalisations opérationnelles au niveau sémantique sont peu nombreuses. Elles concernent des applications très limitées où l'analyse sémantique se réduit à un domaine parfaitement circonscrit. Par contre, l'élaboration en grandeur réelle d'un analyseur sémantique général couvrirant la totalité de la langue indépendamment d'un domaine particulier d'application s'avère encore difficile.
- Quels sont vos projets actuellement au sein de l'IRCAM ?
Les projets que je mène en collaboration avec mes collègues du Centre des Etudes Informatiques, et des Système d'Information et de Communication et en coopération avec les autres centres de notre Institut peuvent s'orienter selon cinq axes :
* Une coopération linguistique fondée principalement sur l'échange d'expertises. Elle est actuellement focalisée sur quatre projets. Le premier concerne le dictionnaire électronique de la langue amazighe qui consiste à doter la langue amazighe d'une ressource de référence en matière de lexicographie. Le deuxième est lié à l'élaboration d'un corpus annoté morpho-syntaxiquement à l'aide d'un outil d'assistance à l'étiquetage afin d'offrir à la langue une ressource linguistique de base qui servira à la réalisation des outils automatiques d'analyse.
Le troisième consiste à la constitution d'un corpus pour la recherche d'information qui a pour objectif l'évaluation des améliorations apportées au moteur de recherche dédié à la langue amazighe. Alors que le quatrième projet se focalise sur la réalisation d'un conjugueur automatique des verbes afin d'offrir aux utilisateurs la conjugaison de tous les verbes de la langue amazighe.
* Une coopération éducative centrée à présent sur la réalisation d'un dictionnaire imagier sonore en ligne afin de fournir aux apprenants de la langue amazighe un support pédagogique à usage facile et attractif.
* Une coopération universitaire visant la modernisation des filières scientifiques et littéraires du Master, en valorisant l'apprentissage du traitement automatique des langues en général et la langue amazighe en particulier ainsi que ses applications dans les nouvelles technologies de l'information et de communication, à travers l'organisation et la structuration des connaissances linguistiques et la modélisation des théories et méthodologies utilisées dans le traitement et l'analyse des langues.
* Une coopération de partenariat consistant en ce moment à l'élaboration d'une grande base de données vocales amazighes dans le but de préparer le terrain en ressources nécessaires pour le traitement de la reconnaissance et de la synthèse de la parole.
* Une coopération de rayonnement concernant la diffusion et la valorisation des travaux de recherche à travers l'organisation et la contribution dans des conférences nationales et internationales.
- Une langue peut-elle survivre sans les NTIC ?
A cette ère, il est difficile qu'une langue peut survivre sans profiter des bénéfices que peuvent lui apporter les nouvelles technologies de l'information et de communication.
En fait, les nouvelles technologies sont une arme à double tranchant. Elles peuvent menacer la survie d'une langue aux dépens d'autres langues plus évoluées, comme elles peuvent contribuer à l'évolution et la préservation d'une langue. L'accès aux technologies modernes de l'information, et en particulier l'Internet, risque d'entraîner un nivellement de consultation des supports « papiers » que ce soit les journaux, les livres ou les cartes géographiques. Par conséquent, une langue non informatisée ne profitera jamais des supports électroniques assurant son existence sur l'Internet et en revanche, cette technologie pourra accentuer la concurrence linguistique qui entraînera progressivement l'appauvrissement linguistique et culturel des langues non informatisées. Or, l'utilisation des nouvelles technologies pourra constituer, particulièrement aux langues peu dotées informatiquement, une innovation qui contribuera à leur évolution par la mise au point d'une stratégie sage et bien déterminée d'aménagement et d'informatisation, et à leur préservation par la diffusion des informations à travers l'Internet et les médias.
- Etes-vous optimiste pour l'avenir de la langue amazighe ?
Tant que la volonté des parents est là pour garantir la transmission de nos coutumes et traditions en les faisant apprendre aux petits, tant que la décision politique encourage la promotion et la pousse vers l'avant et tant que les efforts des chercheurs sont là pour faire évoluer la langue et la préserver, je ne peux que prévoir une plus longue vie à la culture et la langue amazighes. D'ailleurs, le glyphe authentique amazigh ne s'est préservé que grâce aux tatouage facial et motifs au henné, et grâce aux inscriptions sur poterie, les murs de kasbahs et ksours, les tissages, les tapis, les soieries, les broderies, les bijoux et les armes. - Par ailleurs, l'intégration de la langue amazighe dans l'enseignement ne s'est réalisée qu'après la création de l'Institut Royal de la Culture Amazighe suite au Discours Royal du 17 octobre 2001. En outre, les moyens d'accès au savoir ne se sont diffusés que grâce aux contributions des chercheurs des différents domaines.
- Votre dernier mot ?
Après une décennie de travaux de promotion et revalorisation, je peux dire qu'aujourd'hui toutes les conditions préliminaires assurant la survie de la langue et la culture amazighes se sont réunies.
Par ailleurs, je profite de cette occasion pour solliciter tous les amazighisants à déployer leurs efforts pour promouvoir et préserver notre langue. Finalement, je remercie le journal Al Bayane pour l'intérêt qu'il porte à la langue amazighe.
Propos recueillis par Moha Moukhlis
La communication à L'IRCAM
La référence au Discours Royal d'Ajdir (2001) illustre le cadre dans lequel s'inscrit la politique de communication de l'Institut Royal de la Culture Amazighe, forte de la légitimité que lui confère le Dahir Chérifien portant création et organisant l'Institut (Cf. Dahir Royal, point 8 des exposés et motifs et article 3, alinéa 7). La communication relève d'un univers qui expose l'Institut, de manière permanente, à son environnement. C'est un défi que l'Institut a relevé, de façon progressive.
Il a élaboré une stratégie de communication qui lui a permis de se forger une image et d'ancrer son identité auprès d'un public large et diversifié. L'étendue de l'œuvre est telle que l'Institut a fait des choix déclinés dans le temps, pour bénéficier des retombés d'une communication efficace.
En effet, dans ce domaine, l'IRCAM a œuvré pour rendre visible ses actions et réalisations en matière de promotion de la langue et de la culture amazighes. Il a mis en place un site Web en trois langues : arabe, amazighe et français.
Il publie un Bulletin semestrielle trilingue. Sa présence au niveau des médias - écrits et audiovisuels – est conséquente. Son Département de communication, crée en 2009, s'active pour la mise en œuvre de la stratégie de communication élaborée par le Conseil d'administration. L'objectif étant de rendre visible le travail accompli par l'IRCAM, dans différents domaines : recherche, rayonnement, édition, partenariat…Le Département est aussi sollicité pour la réception de délégation nationales ou étrangères effectuant des visites à l'IRCAM. Enfin, il accompagne et assure la couverture médiatique des activités organisées par l'Institut, en interne ou en collaboration avec d'autres institutions.
En matière d'ouverture sur son environnement, l'IRCAM a multiplié ses partenaires.
Il a signé plusieurs conventions de partenariat avec diverses institutions nationales, dont, notamment, le Ministère de l'Intérieur, le Ministère de l'Education Nationale, Le Ministère de la Communication, le Ministère de la Culture, Le Ministère Chargé des Affaires des Marocains Résidant à l'Etranger, Le Conseil Consultatif des Droits de l'Homme, l'Institution Diwan Al Madalim, les Universités d'Oujda, Agadir et Fès (création de filières et de Masters de l'amazighe) et des instituts de recherche et des universités étrangères (Tizi Ouzzou, Las Palmas, Ultrecht, INALCO…). L'IRCAM a également investi le tissu associatif oeuvrant dans le domaine de la langue et de la culture amazighes. Il subventionne annuellement plus de 200 projets qui lui sont soumis par les cadres associatifs, dispense des formations ciblées pour les responsables associatifs et contribue à la mise à niveau des acteurs des structures associatives amazighes.
Dans le cadre de la politique de communication de l'IRCAM, les Commissions issues du Conseil d'administration de l'Institut ont tenue des séances de travail avec la Primature, les Ministères de la Communication et de la Culture et le Conseil Consultatif des Droits de l'Homme.
L'Institut a également participé au dialogue national sur les médias et la société.
Le Rectorat participe activement au rayonnement de l'IRCAM par sa participation aux activités organisées par des institutions nationales et étrangères. C'est ainsi que des conférences ont été présentées à Rennes, Marseille, Paris et Washington.
Le Rectorat a également tenu des séances de travail avec les ambassadeurs du Danemark, du Bangladesh, du Ghana, du Japon et de la Pologne.
Au niveau des médias, et dans le cadre du partenariat qui le lie avec le Ministère de la Communication, l'IRCAM a contribué à l'amélioration de la présence de la langue et de la culture amazighes dans les médias : amélioration du concept du journal amazighe sur la Une, lancement d'un journal amazighe sur 2M extension du volume horaire de la radio nationale amazighe, intégration d'émissions dans les chaînes de télévision nationale (SNRT), élaboration d'une proposition de grille des programmes de la chaîne Tamazighte, formation au profit des journaliste de 2M, formations au profit des journalistes de la presse écrite et formation dans le domaine du cinéma.
Enfin, les chercheurs de l'IRCAM oeuvrent, de manière régulière, à la vulgarisation des activités de l'Institut en accordant des entretiens aux médias et en assurant des exposés dans le cadre de manifestations organisées par les partenaires de l'Institut ou par la société civile : (Salon International de l'Edition et du Livre, Salons Régionaux du Livre, Festivals organisés par des associations…). L'IRCAM ne ménage aucun effort pour répondre aux requêtes qui lui sont adressées par ses partenaires, les cadres politiques, les institutions ou les organismes.
Institution Royal dynamique, l'IRCAM est un cadre de recherche et de promotion d'une composante fondamentale de notre identité nationale : l'amazighité. Ses acquis forcent le respect et l'estime. Il se situe dans la trajectoire du projet de société démocratique, pluriel et tolérant initié par le Souverain.


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