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Jouer avec nos enfants : Une façon de reconstruire leur narcissisme
Publié dans Albayane le 15 - 05 - 2011

Convaincus des bienfaits du jeu pour l'équilibre de nos enfants, nous ne savons pas toujours comment l'intégrer dans la vie de famille. Faut-il jouer avec eux ou rester en retrait ? Aux jeux qui nous plaisent ou à ceux qui leur plaisent ? Et si nous n'aimons pas cela ? Conseils pour donner à cette activité sa juste place.
Cela commence dès la naissance, par des chatouillis sur le ventre, des éclaboussures dans le bain... Le jeu est chez l'enfant une activité aussi spontanée qu'essentielle, et c'est la relation affective qu'elle permet de tisser qui en fait toute la valeur.
Le bébé a besoin de découvrir par lui-même et d'être encouragé dans ses efforts : son autonomie est à ce prix. Plus tard, enfants et adolescents auront besoin de l'espace ludique pour se construire et pour tisser des liens. Avec leurs pairs comme avec leurs parents. « En jouant, parent et enfant créent ensemble un espace intermédiaire où ils sont à égalité, hors du temps. Cela permet d'évoquer, sans avoir l'air d'y toucher, des sujets graves, d'apaiser des inquiétudes, parfois de dénouer un conflit. » Sans oublier les bienfaits thérapeutiques du jeu en cas d'échec scolaire : « Les enfants sont très malmenés à l'école, on leur demande d'être performants, on leur répète qu'ils sont nuls. J'utilise beaucoup le jeu pour les ressourcer et pour reconstruire leur narcissisme. » Une attitude que les parents peuvent aisément mettre à profit chez eux, en pratiquant des activités où leur enfant excelle et en le félicitant. Jouer n'est jamais du temps perdu. À condition de respecter certaines règles implicites.
Jouer avec son enfant est l'occasion de transmettre des savoir-faire (jeux de construction, sport, cuisine...), des valeurs (esprit d'équipe, fair-play, respect des règles...) et une attitude de vie (curiosité, goût du risque, persévérance...). À condition que le parent les mette lui-même en pratique et joue vraiment le jeu. Dans ces moments-là, pas question de rappeler à l'enfant son man- que de concentration « comme à l'école », ni de s'énerver parce qu'il a renversé son pot de peinture. Le plaisir est gâché dès que l'on réintroduit du réel. Pas question non plus de tricher, de le laisser gagner à tous les coups. D'abord, il n'est pas dupe, et ce faux succès est dévalorisant. Mieux vaut choisir avec les plus petits des jeux qui privilégient le hasard. Les plus grands, surtout les garçons, apprécient la compétition, voire la confrontation physique avec leur père. Elles permettent de mettre en scène les conflits œdipiens (supprimer mon père, ce rival) et de les satisfaire symboliquement : quoi de plus jouissif pour un fils que de battre à plate couture son père à un jeu vidéo ou sur un court de tennis !
Choisir les bons supports
Pourtant, la plupart des parents continuent de privilégier les classiques – Monopoly, Scrabble... – ou les fameux jeux éducatifs. Pour varier le choix, ils pourraient se renseigner auprès des ludothécaires, qui sélectionnent les meilleurs jeux après les avoir testés avec les enfants. » « En réalité, tous les jeux sont éducatifs, pour peu qu'ils servent de support à la narration, Demandez à un enfant d'en décrire les règles ou de justifier sa stratégie. Il va choisir ses mots, construire des phrases, une chronologie, souligner les liens de cause à effet, bref, il va élaborer sa pensée. » Alain Guy, psychanalyste, se montre encore plus sévère vis-à-vis de l'exploitation pédagogique des jeux. Pour lui, il s'agit d'un contresens, même d'une hérésie. « Un jeu n'a pas à être rentable, estime-t-il, et ne doit pas prêter le flanc à l'interprétation. Seule compte l'intensité du plaisir, qui permet à l'enfant de résoudre ses conflits internes. Le reste est de l'ordre du scolaire et de la maîtrise parentale. Ceux qui sont estampillés “éducatifs” ne laissent aucune marge de manœuvre aux enfants, ils brident leur imagination. On reproche à notre société d'être trop axée sur les loisirs. Peut-être, mais elle a perdu le sens humain du jeu, qui va au-delà du divertissement. » Pour appuyer son propos, il utilise une belle formule : le jeu doit rester libre pour rendre l'enfant libre. « Le jeu est un merveilleux terrain d'apprentissage qui préfigure l'école, car il réserve des surprises et développe les capacités d'adaptation. L'enfant qui joue seul n'a pas peur d'affronter l'inconnu et d'essuyer des échecs provisoires, il sait que le plaisir se trouve au bout de chaque effort, ce qui lui donne envie d'avancer. » Les jeux symboliques, poupée et autres Playmobil, doivent rester sa « propriété privée ». Lorsqu'il s'y adonne, il exprime ses émotions les plus intimes et sa curiosité sexuelle, qui ne regardent que lui! « L'enfant met à l'épreuve son agressivité et trouve l'apaisement, il met en scène ses fantasmes et les assouvit. Les parents n'ont pas à inter- venir, même s'il frappe sa peluche ou entreprend de faire faire l'amour à Ken et Barbie.» Rester en retrait permet aussi à l'enfant d'apprendre à gérer seul les conflits avec ses pairs. Ce qui n'interdit pas de s'en mêler pour arbitrer les disputes, rappeler les règles du vivre-ensemble et redistribuer les rôles, par exemple si c'est toujours le même qui commande.
« Dois-je jouer avec mes enfants même si je n'aime pas ça ? »
La culpabilité parentale vient se nicher jusque dans les coffres à jouets et les bacs à sable, constatent les professionnels. Que ces hommes et ces femmes se rassurent, et ne se forcent pas, : «L'enfant ressent l'absence de plaisir et cela gâche le sien. Mieux vaut dans ce cas faire appel à une baby-sitter, inviter souvent ses amis ou encore fréquenter une ludothèque. » Certains adultes manquent parfois d'imagination ou ont une vision un peu étroite du jeu : ils se cantonnent aux jouets du commerce.
Le quotidien regorge d'occasions ludiques : faire la cuisine, ramasser des champignons, jouer à « ni oui ni non » sur le chemin de l'école... « Tout le monde aime jouer. Il suffit de trouver son terrain de prédilection en se replongeant dans ses souvenirs d'enfance ou en s'interrogeant sur ses passions actuelles. La culture, le sport, le jardinage sont aussi des jeux, si on les pratique avec plaisir, sans objectif pédagogique et avec une pointe de fantaisie. »
Varier les plaisirs
Il s'agit de proposer des jeux adaptés à l'âge de l'enfant, à son tempérament, et à son développement psychomoteur et affectif. Sans oublier, c'est essentiel, de se laisser guider par le plaisir qu'il manifeste.
Le but ? Le stimuler sans le mettre en échec. Ainsi, les jeux de connaissance ou de compétition en famille sont généralement à éviter : ils valorisent les aînés et risquent d'entamer l'estime personnelle des plus jeunes. L'idéal serait de varier les activités – de plein air, créatives, de construction... – afin de développer différents niveaux de compétences et d'ouvrir l'enfant à d'autres univers. Sans trop insister s'il rechigne. Son plaisir, comme celui du père ou de la mère, doit rester la règle fondamentale.
Il est d'ailleurs important pour ces derniers de proposer de temps en temps des jeux adaptés à leur propre goût. Histoire de s'amuser sans faire semblant et de partager.
L'ennui permet à l'enfant d'inventer des scénarios, de développer son imaginaire, de découvrir l'autonomie de sa pensée. Ces temps en creux sont propices à la créativité, l'occasion de réfléchir sur soi et de s'apprivoiser.
L'ennui est la meilleure prévention contre la déprime.
Il permet aussi à l'enfant de se rendre compte qu'il possède en lui les ressources pour jouer seul. Si ses parents le sollicitent en permanence, comment pourrait-il le savoir ? « les adultes ont le culte de la rentabilité et de la performance, ainsi qu'une peur immense du vide, de la mort, qui les pousse à remplir leur vie de manière frénétique. Il devient urgent d'apprendre à se poser pour rêver, contempler le monde et transmettre ces valeurs aux enfants. L'ennui représente aussi une menace pour certains parents car il constitue un espace de liberté : tourné vers ses pensées, l'enfant échappe à leur contrôle».
Dans une société du jeu où les nouvelles technologies favorisent le zapping, où l'adolescent regarde la télévision tout en pianotant sur son ordinateur, un portable collé à l'oreille, l'hyperstimulation des sens accapare son cerveau et crée un sentiment de vide dès que tout s'arrête. « D'où la nécessité de limiter les temps d'écrans et d'apprendre aux enfants, lorsqu'ils sont encore réceptifs, à apprécier des plaisirs tels qu'une promenade en forêt ou la lecture ».


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