Le vaste délestage survenu le 28 avril sur la péninsule Ibérique demeure, pour l'heure, sans explication précise. Mais aux yeux des autorités européennes, une conclusion s'impose : l'insuffisance des interconnexions électriques entre les Etats membres, au premier rang desquels l'Espagne et la France, constitue un maillon faible de la sécurité d'approvisionnement énergétique du continent. «Quelles qu'aient été les causes de cette panne, ce que l'on peut affirmer avec certitude, c'est qu'une Union européenne plus intégrée et interconnectée aurait mieux préservé la sécurité d'approvisionnement», a déclaré Paula Pinho, porte-parole de la Commission européenne, lors d'un point de presse. Une position réitérée au Parlement européen par le commissaire à l'énergie, Dan Jørgensen, qui a enjoint les Etats membres à accélérer l'articulation de leurs réseaux électriques. Une Europe encore morcelée sur le plan énergétique Le marché de l'électricité au sein de l'Union européenne reste structurellement fragmenté. Cette situation engendre une vulnérabilité accrue aux aléas d'approvisionnement et entrave la résilience des infrastructures. Pour l'économiste José Enrique Vázquez, président de la commission énergie de la Pimec et président honoraire de l'association catalane des gestionnaires de l'énergie, «sans les interconnexions faibles et ténues entre l'Espagne et la France, il est fort probable que le grand délestage n'aurait pas eu lieu». La péninsule Ibérique demeure, selon les experts, une «île énergétique» au sein de l'Union. Elle produit de plus en plus d'électricité d'origine renouvelable, mais demeure mal connectée à ses voisins. «L'électricité circule à grande vitesse ; on pourrait acheminer de l'énergie d'un bout à l'autre du continent en un instant, si la volonté politique d'un véritable marché unique existait réellement», s'indigne M. Vázquez, qui plaide également pour «le renforcement des dispositifs de protection, une gestion plus fine des réseaux et une capacité de stockage accrue». La France pointée du doigt La géographie confère à la France un rôle pivot : elle contrôle le corridor énergétique qui relie l'Espagne, le Portugal et Andorre au reste de l'Europe. Or, les observateurs accusent Paris de faire obstruction, afin de préserver ses intérêts nucléaires. «La France veut protéger son parc atomique de la concurrence grandissante de l'énergie espagnole, et continuer à vendre son électricité sur le continent», analyse M. Rupérez. «Peut-être que l'Allemagne y verrait un avantage, mais la France détient le levier, et je doute qu'elle y renonce», poursuit-il. Face à cet enlisement, certains évoquent la possibilité d'accroître les échanges avec le Maroc, où la production photovoltaïque connaît un essor constant. Mais les perspectives demeurent limitées. «Une énergie solaire issue du Maroc pourrait offrir à l'Espagne des volumes à bon prix», avance M. Vázquez. Bruxelles trop indulgente ? Malgré les tensions latentes, la Commission européenne fait preuve d'une modération que les experts jugent excessive. «Si la panne s'était produite en France, Bruxelles aurait agi avec plus de rigueur, et exercé une pression nettement plus explicite sur les Etats membres», déplore M. Rupérez. En dépit de l'importance croissante des sources renouvelables, l'Europe de l'électricité reste cloisonnée, et son marché inachevé. La crise du 28 avril agit comme un révélateur : seule une intégration technique effective, adossée à une volonté politique ferme, pourra prémunir l'Union de défaillances à répétition. Faute de quoi, les vulnérabilités structurelles perdureront.