Le dernier rapport Afrobarometer, couvrant 38 pays africains, met en évidence la singularité du Maroc en matière d'accès à l'eau et d'infrastructures d'assainissement. Le Royaume combine fiabilité du service et anticipation des risques liés au stress hydrique. Il apparaît ainsi comme un exemple stratégique pour l'ensemble du continent. C'est une année charnière pour le continent, proclamée «Année de la durabilité de l'eau» par l'Union africaine. Dans ce contexte de forte mobilisation autour des questions hydriques, le Maroc apparaît comme une figure de proue singulière. Les données récentes issues de l'enquête que vient de publier Afrobarometer, menée à travers 38 pays du continent, dessinent le portrait d'un pays qui a su transformer son paysage hydraulique au point de se détacher radicalement des moyennes régionales. Si l'Afrique peine encore à garantir un accès élémentaire à des centaines de millions de citoyens (plus de 400 millions de personnes manquant toujours d'eau potable à l'échelle du continent), le Royaume a déjà franchi des étapes critiques, déplaçant le débat de la simple disponibilité technique vers la gestion complexe de la pénurie. Le fossé entre le Maroc et le reste du continent est particulièrement frappant lorsqu'on observe les infrastructures de base. Alors que la moyenne africaine pour l'accès à une source d'eau à l'intérieur du domicile stagne à un modeste 25%, le Maroc affiche un taux de 88%, selon les nouvelles données Afrobarometer. Cette performance le place dans le groupe de tête aux côtés de l'Egypte, de Maurice et de la Tunisie. Assainissement : le record continental revient au Maroc Cette avance ne se limite pas à l'eau potable. En matière d'assainissement, le Royaume détient le record continental avec 82% des zones de dénombrement couvertes par un réseau d'égouts. À titre de comparaison, la moyenne continentale culmine à peine à 25%. Des pays comme le Libéria ou la Sierra Leone se trouvent dans des situations de vulnérabilité extrême, où moins de 5% de la population dispose de telles installations. Cette solidité structurelle explique pourquoi, pour le citoyen marocain, l'approvisionnement en eau n'est plus perçu comme une urgence absolue. En effet, seuls 3% des sondés au Maroc placent ce sujet parmi leurs trois priorités nationales. Le chiffre est en décalage total avec des nations comme la Guinée, le Bénin ou le Tchad où plus de la moitié de la population réclame une intervention gouvernementale immédiate. Toutefois, ce confort infrastructurel se heurte aujourd'hui à une réalité climatique brutale qui n'épargne personne : le Maroc, malgré ses équipements et ses barrages, subit de plein fouet le stress hydrique. Conséquence : près de 47% des Marocains déclarent avoir dû réduire leur consommation ou changer de source d'eau au cours des cinq dernières années en raison des aléas climatiques. Ce taux de restriction est paradoxalement plus élevé que la moyenne africaine située à 34%. En y regardant de près, cette statistique souligne une vulnérabilité nouvelle : l'infrastructure, aussi performante soit-elle, ne peut produire de l'eau là où la ressource naturelle s'épuise. Le Royaume se retrouve ainsi dans une position de précurseur face à un dilemme que d'autres pays africains ne connaîtront que plus tard, une fois leurs réseaux construits. Fiabilité du service : le Maroc en pointe L'étude souligne également une différence marquée dans la fiabilité du service à travers le continent. Au cours de l'année écoulée, 62% des Africains ont connu au moins une interruption de service. Au Maroc, la situation est nettement plus stable : seuls 3% des citoyens rapportent avoir manqué d'eau potable «souvent» ou «toujours» durant l'année. Cette continuité du service est le fruit d'un investissement soutenu dans la gouvernance de l'eau. Pour maintenir ce niveau d'excellence, le Royaume a dû engager des réformes profondes là où d'autres régions, notamment en Afrique de l'Est et australe, font face à un déficit de financement annuel pour atteindre les standards de base (1,58 milliard de dollars selon la Banque mondiale). Eau non conventionnelle : le dessalement comme modèle à reproduire La résilience marocaine repose désormais sur une transition vers des solutions non conventionnelles. Alors que le continent africain fait face à un déficit de financement colossal pour atteindre les Objectifs de développement durable (ODD) d'ici 2030, le Maroc a déjà engagé des investissements massifs dans le dessalement et la réutilisation des eaux usées. C'est ici que réside la véritable leçon stratégique pour l'Afrique. Posséder le réseau est une condition nécessaire mais insuffisante dans un monde à +2 degrés. La fiabilité du service, dont bénéficie la quasi-totalité de la population marocaine (avec notamment 94% d'accès à des toilettes à l'intérieur du logement), ne pourra être maintenue qu'en déconnectant la production d'eau du cycle des précipitations de plus en plus erratiques. Le défi pour les prochaines années ne sera donc plus de raccorder les foyers, un combat largement remporté au niveau national, mais de sécuriser l'amont de la filière. A ce propos, le Maroc fait figure de laboratoire pour le continent. En observant la trajectoire marocaine, les décideurs africains peuvent anticiper que l'accès universel, s'il est un progrès social immense, n'est que le début d'une autre bataille : celle de la souveraineté hydrique face à l'aridité croissante. Le succès du modèle marocain se mesurera à sa capacité à transformer ses réseaux d'assainissement record et ses infrastructures de pointe en un système circulaire capable de résister à une pression environnementale sans précédent. Dans cette course contre la montre, le Royaume ne se contente plus de suivre des indicateurs de développement classiques, il invente un nouveau paradigme de gestion de la rareté pour l'ensemble du monde arabe et de l'Afrique. Mehdi Lahlou Président d'honneur de l'ACME (Association pour le contrat mondial de l'eau) «Tout dépend de la nature et de la taille de l'échantillon utilisé pour réaliser cette étude. Selon le rapport, seuls 3% des sondés au Maroc placent ce sujet parmi leurs trois priorités nationales. Cela ne reflète pas la réalité. La période durant laquelle ce travail a été réalisé était marquée par la sécheresse au Maroc. À cette époque, l'eau était au centre des débats et constituait une préoccupation quotidienne. Cela représentait un problème majeur dans l'agriculture, notamment pour l'irrigation des cultures. En ce qui concerne l'eau potable, en particulier dans les zones éloignées des grandes agglomérations, il existe des problèmes d'accès et de gestion, contrairement à ce que pourrait laisser entendre le rapport. À titre d'exemple, la répartition de l'eau à Figuig pose toujours problème, ce qui reflète un déficit persistant. Sur le plan de la gouvernance, il est utile de rappeler que le pays est passé d'une gestion déléguée à la création d'une société dédiée, sans débat participatif ni bilan de l'ancienne gestion. Enfin, concernant l'accessibilité, il suffit de se pencher sur les écoles du monde rural pour constater les difficultés d'accès à l'eau et l'absence de toilettes». Abdelhafid Marzak / Les Inspirations ECO