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Livre: sur fond de désespérance fluide
Publié dans Finances news le 30 - 03 - 2021

Au-delà du récit dense et aussi précis que possible, Mohammed Attaa pointe, dans «04», les travers de la société marocaine livrée en pâture et mise en coupe. Saisissant !

De son irruption dans le sérail littéraire, Mohammed Attaa a fixé son cap et le tient fermement. Au tenant d'une littérature qui cultiverait la frivolité, la gratuité et la fantaisie, l'auteur de «04» oppose une vision résolument utilitaire : le propre de l'écriture est d'être une mise en alerte de la conscience établie. Beaucoup mieux : ce premier roman est né de l'envie de l'auteur de changer la vision du public vis-à-vis de la lecture. En effet, selon lui, c'est sa conviction que «la chose la plus importante qui éloigne les jeunes marocains de la lecture, est l'absence de sujets qui leur parlent. C'est loin de leur réalité et de leur culture».
Son opus pousse à l'extrême ce vivifiant crédo, et se dresse comme un magistral plaidoyer contre la réalité de la préfecture de Casablanca «04 (Zirokat)» - qui englobe les quartiers de Ben Msick, Sbata, Sidi Othman et Moulay Rachid - entre problèmes sociaux, stéréotypes ainsi que criminalité, et se lit comme une lucide radiographie de Zirokat.
Que révèle-t-elIe ? D'alarmantes tâches sombres, qui risquent de se répandre. D'un côté, les «inclus» qui se partagent gloutonnement le gâteau, de l'autre, les «exclus» qui n'ont même pas droit aux miettes, tant les rapaces affichent un appétit dévorant. Deux mondes fortement clivés, dûment séparés, absolument étanches. Ce démaillage du tissu social sourd d'emblée au fil de la description de Casa by night : Des fêtards invétérés côtoient des noceurs occasionnels.
Des jeunes filles que la misère a jetées dans la rue, livrent concurrence à des filles de joie professionnelles à l'affût des riches touristes des pays du Golfe. Des marginaux désespérés sont en embuscade dans l'attente du coup de leur vie. Certains, dont l'existence est déjà saccagée entre enfance et adolescence, incarnent leurs laissés-pour-compte affligés d'une insondable désespérance… Prenant clairement le parti des opprimés, l'auteur déborde de compassion envers ceux et celles en détresse, accordant ainsi sympathie (ce mot si beau qui veut dire «sentir avec»).
Max l'ingénieur et Leila en font un des héros majeurs qui rythment le récit. Mieux, c'est autour de ces êtres frêles, errants et tourmentés que se construit l'histoire. L'œuvre démarre par leur rencontre, décisive, et nous emporte peu à peu dans la réalité de l'écrivain qui, pour ce premier roman, s'est inspiré de milliers d'histoires observées. Au fil de la narration, Mohammed Attaa passe d'un mystère à l'autre, dans un cycle sans fin de secrets du monde artistique, médical et criminel.
Au travers de cette chronique d'une déchéance non annoncée, Mohammed Attaa trempe la plume dans les innombrables plaies qui gangrènent la société marocaine. S'ensuit une enfilade de portraits distanciés. Les thèmes que noue et dénoue l'auteur - la corruption, la tragédie des enfants de la rue, le clientélisme, le désespoir du menu peuple... - se développent sur un fond de désespérance fluide, étale, tranquille comme la surface d'une eau morte qui dissimule de profonds remous.
Le tout assaisonné dans une langue exempte de boursouflure et d'esbroufe, rehaussé par un sens du rythme et de la mise en appétit. Si la tonalité du livre est grave, il ne ressort pas d'une certaine littérature racoleuse qui fait florès. Mohammed Attaa sait dire la détresse avec une pudeur honorable, forger une parole sur la misère juste et fidèle, et étriller les fossoyeurs de notre société, sans outrance ni déprimisme. Ce ne sont pas là les seules vertus de ce roman dont la compagnie est fort agréable.
Le Centre culturel les Etoiles de Sidi Moumen a accueilli, ce samedi 27 mars, l'auteur de «04» pour une rencontre-signature sous la modération de Rachida Roky, professeur d'enseignement supérieur et présidente du Réseau de lecture au Maroc. Qui plus est, le jeune auteur a invité, lors de ce rendez-vous, deux autres artistes de talent, Nabil El Minaoui et Karim Largo, à exposer leurs œuvres photographiques portant sur le quartier «04». Une démarche qui vise à briser les stéréotypes relatifs à ce quartier de la banlieue casablancaise et à sa jeunesse.


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