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Interview. Mohamed Benabbou: «On doit investir dans les cultures peu gourmandes en eau»
Publié dans H24 Info le 08 - 10 - 2022

Partout dans le monde, l'inquiétude grandit face aux multiples conséquences d'une sécheresse sans précédent. Face à l'aggravation du stress hydrique, le ministère de l'Agriculture et de la pêche ainsi que le ministère chargé du budget ont décidé de mettre fin aux aides à l'irrigation de certaines cultures comme l'avocat ou la pastèque. Face à la raréfaction de ses ressources hydriques, le gouvernement a décidé de suspendre les subventions de plusieurs cultures consommatrices d'eau. Eclairage de Mohammed Benabbou, climatologue et expert en développement durable.
H24info : le gouvernement vient de suspendre les subventions de plusieurs cultures qui consomment énormément d'eau. Qu'en pensez-vous ?
Mohammed Benabbou : le Maroc, comme beaucoup de pays, vit une situation de sécheresse alarmante. Du jamais vu depuis une trentaine d'années. Le couvert végétal est vraiment en souffrance surtout que le Maroc est un grand exportateur de cultures très consommatrices d'eau comme les pastèques. Il a même concurrencé et dépassé plusieurs pays tels que l'Italie ou encore l'Espagne. Et la culture de certains fruits gourmands en eau comme l'avocat et la pastèque épuise la nappe phréatique du Maroc, déjà affaiblie par les changements climatiques.
Une seule pastèque de 10 kg peut consommer jusqu'à 450 litres d'eau douce. Et le royaume est déjà classé comme ayant un climat semi-aride avec un important phénomène de désertification. Pourtant, certaines cultures fruitières consomment de l'eau potable de façon excessive, également dans des régions connues pour être pauvres en eau. Certes, le Maroc gagnait beaucoup de ces exportations. Mais aujourd'hui, le pas qu'il a pris sera très bénéfique pour son environnement, car le climat de notre pays ainsi que sa position géographique lui permettent d'investir dans d'autres cultures moins gourmandes en eau, dont il peut tirer profit sans pour autant nuire à l'environnement.
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Même si ces cultures sont très demandées sur le marché international, les pays qui en produisaient les ont délaissées à cause justement des pénuries d'eau qui menacent la planète. Le Maroc peut développer plusieurs techniques dans le futur, afin de produire différents fruits et légumes peu, consommateurs d'eau. Avec cette décision, l'Etat n'envisage pas de mettre fin à ces cultures, mais il s'agit plutôt d'en limiter la production. Il n'empêche pas les agriculteurs de les cultiver.
Quelles difficultés agricoles peuvent être provoquées par le réchauffement climatique ?
Dans le cadre du cycle de vie des plantes et des arbres, la production agricole est évidemment déterminée par l'eau qui alimente les cultures (dans le réservoir superficiel constitué par le sol) par l'absorption racinaire afin d'élaborer de la biomasse végétale. C'est ce qu'on appelle le processus de la photosynthèse. Elle va elle-même ensuite conditionner la suite du circuit de l'eau tombée sous forme de pluie.
L'eau ainsi écoulée alimente les ressources, dites renouvelables. Elle se répartit, en fonction de la perméabilité du sol, en trois flux secondaires : le ruissellement, qui alimente les rivières et les fleuves, le drainage par infiltration superficielle qui recharge les nappes aquifères, et le drainage souterrain profond qui fournit les nappes les plus profondes.
Le constant retour du cycle de l'eau laisse à penser que l'eau est une ressource renouvelable par excellence. Cependant, à l'échelle humaine, cette notion peut être illusoire lorsque l'on sait que certains stocks sont constitués d'une eau se déplaçant lentement sur de grandes distances. Si pour l'essentiel, les ressources sont renouvelables, dans certains cas, elles constituent des réservoirs non-renouvelables.
En puisant dans les réservoirs, en cultivant des plantations gourmandes en eau, nous accentuons les risques de sécheresse. Car l'agriculture est la première consommatrice d'eau : 70% de l'eau disponible sur terre sert à l'irrigation des champs. Une pratique qui se répand partout dans le monde, car les choix de culture ne répondent plus à des critères climatiques comme autrefois, mais à des critères purement économiques.
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Prenons l'exemple de l'avocat, selon le Water Footprint Ntwork, une organisation néerlandaise qui milite pour une meilleure gestion des ressources en eau, il faut en moyenne 2.000 litres d'eau pour faire pousser un seul kilo d'avocats. La consommation d'eau de l'avocat est quatre fois supérieure à la quantité nécessaire pour produire la même quantité d'oranges ou de tomates, selon le réseau.
Quelles solutions proposez-vous ?
Il y en a plusieurs, il suffit d'être créatif. Le Plan Maroc Vert va, par exemple, dans ce sens-là en proposant des solutions telles que le dessalement de l'eau de mer. Ce dernier, combinant l'effet de serre à l'utilisation de l'eau de mer tout en exploitant le phénomène de condensation de la vapeur d'eau présente dans l'air, semble répondre favorablement aux besoins d'irrigation agricole. Le cactus peut être aussi une alternative adéquate pour le développement environnemental au Maroc. Cette culture a une capacité d'adaptation au climat des zones arides et chaudes. Le cactus peut vivre avec une faible quantité d'eau et supporter de longues périodes sèches.
Cette diversité variétale est intéressante pour répondre à des accidents ponctuels et courts, moins à des phénomènes longs. Mais en plus de la variation des cultures, certaines cultures gourmandes en eau telles que la pastèque peut être maintenue avec une régulation de la production pour servir la demande locale et non-étrangère, ce qui permettrait de limiter la pénurie d'eau.
Ainsi, dans des situations de plus en plus fréquentes, on pourrait raccourcir encore plus les cycles. Il s'agira en priorité d'utiliser des variétés plus précoces. Pour les espèces de printemps et d'été, les semis plus précoces seront aussi une option. Lorsque l'eau ne sera pas limité, il pourra être intéressant d'opter au contraire pour des variétés prolongeant leur cycle tout en avançant là aussi les dates de semis, afin de valoriser au maximum des sommes de températures qui se feront plus importantes.
On peut également supprimer le drainage des champs, limiter l'évaporation en plantant des arbres autour des cultures, ajouter des « mauvaises herbes » pour augmenter la rétention des sols, adopter un système d'irrigation par « goutte-à-goutte » (un tuyau percé qui apporte de l'eau à la racine des plantes)… Ultime solution : les OGM. La Chine a déjà un programme de recherche sur des variétés de riz moins consommatrices d'eau ou capables de pousser dans des eaux salées.
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Comme on dit, plusieurs choix se présentent à un pays pour épargner ses ressources en eau. Il peut choisir de réduire son agriculture. Il va alors importer de l'eau virtuelle sous forme de biens alimentaires ou industriels. Mais il va du même coup priver les paysans et leurs familles de leurs moyens d'existence. Les pratiques agricoles peuvent aussi être améliorées pour réduire la consommation d'eau.
Doit-on craindre une réelle pénurie d'eau ?
La situation est très alarmante. Malgré les différences de résultats des différents modèles de prévision climatique pour les 80 prochaines années, tout le monde s'accorde sur ce constat sans appel : les pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord subiront un climat de plus en plus chaud et sec, en particulier l'été, selon l'étude de Climatic Change. En Afrique du Nord comme au Moyen-Orient, les modèles climatiques s'orientent tous vers un affaiblissement progressif des vents en provenance du nord : les arrivées d'air frais rafraîchissant seront donc moins fréquentes et moins puissantes.
Le nombre de nuits fraîches, 7 % de l'année entre 1986 et 2005, va occuper seulement 1 à 2 % des nuits d'ici le milieu du siècle, avant de tomber à 0 % en 2100. Les nuits chaudes occupent actuellement 16 % de l'année, et augmenteront jusqu'à 41, voire 54 % d'ici 2050, puis 60 à 70 % d'ici 2100. Précisons que la moyenne des températures des nuits les plus chaudes était de 30 °C, et montera jusqu'à 34 °C d'ici 2100. Pire. Les vagues de chaleur s'étalaient en moyenne sur 16 journées de l'année, et leur nombre augmentera jusqu'à 83-118 jours d'ici 2050, et plus de 200 jours par an d'ici la fin du siècle.
Selon les experts en climatologie, la part d'eau pour chaque citoyen est en constante recrudescence. Avec seulement 600 mètres cube d'eau par habitant et par an, le Maroc se situe largement sous le seuil de la pénurie hydrique. À titre de comparaison, la disponibilité en eau était quatre fois supérieure à 2 600 m3 dans les années 1960. Prenons donc soin de notre environnement avant qu'il ne soit trop tard.


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