Le présent article est une mise au point sur le livre « Mohammed VI, le mystère », paru le 14 janvier 2026 aux éditions Flammarion, de son auteur Thierry Oberlé. Je l'écris parce que l'ouvrage me cite nommément et réemploie des propos tenus lors d'un échange antérieur pour étayer une lecture générale du dossier des drogues au Maroc. Or, ces propos ne sont ni nouveaux ni inédits. Ils ont été publiés depuis plusieurs années par des médias marocains et étrangers. Le problème n'est donc pas la circulation de ces éléments, mais leur traitement et leur réinterprétation. Le livre les extrait de leur contexte et leur fait porter un sens que je n'ai ni formulé ni soutenu. Une citation n'a de portée que si elle est restituée avec ses repères, sa temporalité et les éléments qui en déterminent la signification. Ici, ces conditions sont écartées. Le lecteur reçoit une version simplifiée, parfois dramatisée, qui suggère des conclusions erronées. En revanche, j'ai le devoir de rétablir les faits dans leur contexte et de replacer le dossier là où il devrait être, sur le terrain des faits vérifiables, des dispositifs publics, des chiffres publiés et des trajectoires documentées. Sur un sujet aussi lourd, la rigueur n'est pas un style, c'est une obligation. Il faut le dire avec netteté, la gestion d'un dossier aussi complexe que celui du cannabis et des drogues ne se lit pas comme un roman noir, il se lit comme une politique publique, à travers des choix structurants, des instruments de mesure, des partenariats, des résultats et des réformes. Et, dans cette lecture, le rôle du Roi Mohammed VI, apparaît comme un point d'impulsion, faisant passer le sujet du non-dit au pilotage, de l'approximation à la preuve, et de la seule répression à une stratégie plus large où la transparence devient une méthode. Dès lors, une question se pose : En quoi, exactement, le Roi serait-il « mystérieux »? 1. Lettre au Roi contre le trafic illicite de drogues Le livre évoque ma lettre au Souverain et s'en sert immédiatement pour installer une lecture d'impunité, puis enchaîner, dans le même mouvement, avec mon arrestation et ma condamnation. La construction suggère un lien implicite, comme si l'interpellation du Roi conduisait mécaniquement à ma mise en cause. Or ce rapprochement n'est pas fondé. Le courrier relève d'un autre temps, d'un autre périmètre, et s'inscrit dans une séquence qui a produit des effets institutionnels vérifiables. La lettre plaçait Marchica au centre du trafic international, en la désignant comme une base majeure de départ d'embarcations utilisées pour acheminer la drogue vers l'Europe. Elle signalait aussi l'ampleur de la corruption et des complicités qui entouraient ses canaux, les couvraient et en tiraient profit, tout en alertant sur les atteintes susceptibles d'être portées aux institutions. Dès 2006, le dossier a été traité par des actions concrètes, avec arrestations et perquisitions visant les réseaux et les mécanismes corrupteurs qui les soutenaient, ainsi que la neutralisation de moyens logistiques, notamment autour de 165 embarcations de type go fast. L'intervention royale ne s'est pas cantonnée au volet répressif, elle a pris la forme d'une reprise en main durable, illustrée par le lancement, à Nador le 13 juillet 2007, du programme de réhabilitation, de revalorisation et d'investissement de Marchica, adossé à un volume d'investissement annoncé de 11 milliards de dirhams et à des interventions lourdes sur le littoral, les berges, le port et les équipements. La séquence ouverte par l'alerte se clôt ainsi en 2007 par un acte public majeur. La suite renvoie à une autre période et à une autre géographie. Mon engagement à dénoncer la persistance du trafic ailleurs s'est poursuivi jusqu'en 2009, notamment à propos de départs opérés depuis les plages de la commune de Beni Chiker. Dans la foulée de déclarations rendues publiques et d'alertes portées dans l'espace public, des opérations d'ampleur ont été engagées par l'état, mais le livre en efface la portée. À compter de la fin de 2008, un vaste réseau de trafic international a été démantelé, avec environ 109 personnes interpellées au total, dont 70 relevant de différents corps sécuritaires militaires, le reste étant constitué de civils, c'est dans ce même contexte que s'est ouverte la séquence judiciaire me concernant. Le livre omet aussi un repère majeur, la grâce royale dont j'ai bénéficié, ainsi que son explicitation publique. La chaîne 2M a signalé, dans son journal de midi du 15 avril 2011, que cette grâce était considérée comme une réhabilitation et une reconnaissance de l'erreur. Ce point éclaire la séquence institutionnelle dans son ensemble. Dans ces conditions, mettre la lettre et ma condamnation côte à côte sans restituer les dates, les phases et les lieux a permis de fabriquer un faux lien de cause à effet. Mon arrestation et ma condamnation sont intervenues plus tard, dans un autre contexte, qui n'a rien à voir avec le sens initial de l'alerte adressée au Roi. Voilà pourquoi le Roi est un mystère. 2. Quand le Maroc met le cannabis sous satellite Le Roi Mohammed VI accède au Trône le 23 juillet 1999, moins de quatre ans plus tard, un jalon fondateur est posé, non par proclamation, mais par une décision de gouvernance fondée sur la preuve et la transparence. En avril 2003, un cadre de coopération technique est mis en place avec l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, afin de conduire des enquêtes annuelles sur la culture illicite du cannabis, enquêtes dont les rapports ont été rendus publics et versés au débat international. Ce pas tend à rendre le phénomène mesurable et vérifiable, à l'objectiver, à l'exposer à l'espace public, et à le gouverner sur la base de données plutôt que de suppositions, y compris lorsque la réalité est socialement explosive. C'est une manière de dire que le dossier ne sera plus abandonné aux rumeurs, mais soumis à l'épreuve du mesurable. Les résultats publiés établissent une métrique de pilotage et une trajectoire lisible. L'enquête de 2003 estime la culture du cannabis à environ 134 000 hectares dans la zone du Rif, et autour de 96 600 ménages, soit 804.000 personnes vivant directement de cette culture. L'exercice suivant enregistre une baisse à 120.500 hectares en 2004, avec une implication évaluée autour de 96.600 ménages. Puis l'enquête 2005 enregistre une contraction beaucoup plus marquée, avec 72.500 hectares, et une estimation de 89.900 ménages, correspondant à environ 760.000 personnes sur la base de la taille moyenne des foyers. Cette dynamique se lit aussi dans des chiffres rendus publics bien plus récemment par les autorités, qui font état d'un passage de 134.000 hectares en 2003 à 20.627 hectares en 2025, soit une baisse annoncée de 85 % sur vingt-deux ans. Quelle que soit la discussion portée sur les méthodes ou sur les périmètres, un fait demeure clair au début du règne l'État a choisi de faire sortir le dossier de l'ombre afin de le rendre mesurable, exposé et discutable, et partant gouvernable. Voilà pourquoi le Roi est un mystère. 3. DEA–Maroc, transparence dans l'application de la loi Dans le cadre d'une démarche de transparence, un second marqueur tient à la coopération antidrogue documentée avec la Drug Enforcement Administration (DEA). Le International Narcotics Control Strategy Report 2016 du Département d'État des États-Unis, portant sur l'année 2015, relève des saisies maritimes d'ampleur issues d'opérations conjointes entre les autorités du Maroc et la DEA, et mentionne l'ouverture à Rabat, en juillet 2015, d'un bureau destiné à renforcer l'appui en formation et le partage de renseignements. L'INCSR 2017 fait mention de l'ouverture, en février 2017, du premier bureau régional de la DEA sur le continent africain à Rabat, ce qui atteste un changement d'échelle dans l'architecture de coopération. Dans un domaine où l'on préfère souvent les slogans aux mécanismes, la valeur d'une politique se mesure à ses dispositifs, à ses traces et à ses résultats publiés. C'est précisément ce que ces documents rendent visible. Voilà pourquoi le Roi est un mystère. 4. Réguler pour assécher les réseaux Un trafic prospère tant que le cultivateur reste enfermé dans l'illégalité, c'est-à-dire tant que sa production n'a d'autre débouché que l'intermédiaire clandestin. Dans ce modèle, l'arrestation d'un réseau ne dissout pas le système. Elle déplace les routes, change les acteurs, recompose la rente. Le basculement réel commence lorsque l'État modifie l'architecture des incitations, retire au trafiquant son monopole sur le débouché, et offre au paysan une sortie crédible, encadrée et contrôlée. C'est l'enjeu de la loi n° 13-21. Elle restructure le dossier en le faisant passer d'un univers d'opacité à un univers d'autorisation, de traçabilité et d'organisation professionnelle, orienté vers des usages médicaux et industriels. Ce changement n'est pas théorique, la première récolte légale accomplie en 2023 et annoncée en 2024, avec 294 tonnes provenant de coopératives et d'agriculteurs autorisés, démontre que l'industrie est déjà opérative. Plus cette industrie se développe, plus elle retire aux intermédiaires clandestins le monopole du débouché, donc la capacité de fixer les prix, de dicter la dépendance et d'entretenir la violence. Le deuxième levier, souvent caricaturé, est la mesure de grâce annoncée en août 2024, portant sur près de 5 000 personnes condamnées ou recherchées pour des faits liés à la culture illicite. Cette décision n'est pas un geste anodin. Elle a une fonction stratégique, réduire le stock de peur, de clandestinité et de contentieux qui empêche des cultivateurs d'entrer dans le droit, et rendre crédible la transition vers un cadre légal. À ce stade, le contraste avec la méthode du livre devient évident. Le livre cherche une scène, la politique publique construit une trajectoire. Le livre privilégie l'effet, La gouvernance impose des instruments. Le livre fabrique une impression globale à partir de fragments. La réalité, elle, se prouve par des dates, des dispositifs et des résultats. Voilà pourquoi le Roi est un mystère. 5. La fable du chiffre d'affaires du haschich Le livre brandit le chiffre d'affaires comme un argument décisif, en l'exhibant pour produire un effet d'évidence et de gravité. Or ces montants ne décrivent pas un chiffre d'affaires vérifié, ils résultent d'estimations fondées sur des hypothèses et des choix méthodologiques. En les présentant comme des certitudes, sans rappeler leur caractère hypothétique ni leur cadre de production, le livre transforme une estimation en argument d'accusation. Plus largement, ce jeu de chiffres n'est pas nouveau. Il accompagne depuis longtemps le traitement international du dossier marocain, où l'on instrumentalise des montants spectaculaires pour faire dire au chiffre ce que l'on veut suggérer sur le Maroc, sans base démonstrative stable ni méthode transparente permettant d'en contrôler la validité. Cela vaut d'abord pour les rapports ONUDC/APDN de 2003, 2004 et 2005. Les montants qui y sont inscrits ne sont pas des revenus constatés mais des plafonds théoriques construits pour avoir une idée d'échelle, à partir d'hypothèses cumulées et d'une projection sur la valeur de marché en aval. Les rapports eux-mêmes mettent en garde sur leurs limites et sur l'incertitude attachée à ce type d'exercice, ce qui impose de les traiter comme des indications approximatives et non comme une comptabilité du trafic. Le même défaut de qualification se retrouve avec l'International Narcotics Control Strategy Report 2017, qui indique qu'au titre de la saison 2015-2016 le Maroc aurait produit environ 700 tonnes métriques de cannabis, et qu'une fois transformées en haschich ces quantités pourraient représenter jusqu'à 23 % d'un PIB évalué à 100 milliards de dollars. Or le rapport indique s'appuyer sur un document ONUDC de 2016, alors que ce même document rattache le volume d'environ 700 tonnes à l'année 2013 et à la résine plutôt qu'à la plante. Même en admettant, pour raisonner au maximum, que ces 700 tonnes correspondent à de la résine entièrement écoulée au détail sans saisies ni pertes, le plafond théorique reste très inférieur à l'affirmation des 23 %. Le calcul est direct, 700 tonnes équivalent à 700 000 kg, soit 700 000 000 g. En retenant 7 euros par gramme en 2013, on obtient 4,9 milliards d'euros, soit environ 6,5 milliards de dollars, donc autour de 6,5 % d'un PIB de 100 milliards. Voilà pourquoi le Roi est un mystère. Conclusion En définitive, le livre construit sa lecture par sélection et par effet de montage, en isolant des fragments de paroles, en exhibant des chiffres et en enchaînant des éléments de manière suggestive. Cette manière de procéder fige le dossier et oriente le lecteur vers une impression plutôt que vers la réalité des séquences et des faits publiés. Or, replacée dans son déroulement, la période couverte montre au contraire une évolution faite de décisions, de dispositifs et de résultats traçables. C'est cette différence entre l'effet produit et la trajectoire établie qui fragilise la conclusion générale proposée par l'ouvrage.