La recomposition accélérée des flux commerciaux entre l'Union européenne et ses partenaires, dans le sillage des sanctions imposées à la Russie depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, profite clairement au Maroc. Engrais, produits agricoles, équipements industriels : Rabat s'impose progressivement comme un fournisseur stratégique d'un marché européen en quête de sécurisation et de diversification de ses approvisionnements. Selon des données relayées par Forbes Middle East, le Royaume est devenu en 2025 le premier fournisseur d'engrais de l'Union européenne. Sa part de marché atteint désormais 19 % des importations européennes dans ce segment, dépassant celle de la Russie, tombée à 12,8 % sous l'effet des restrictions commerciales et financières. Une bascule symbolique et stratégique, tant le secteur des engrais demeure vital pour la souveraineté alimentaire européenne. Ce repositionnement intervient dans un contexte où Bruxelles cherche à réduire sa dépendance aux intrants agricoles russes, tout en maintenant la compétitivité de son secteur agricole. Le Maroc, fort de ses capacités de production en phosphates et dérivés, a su capter une part croissante de cette demande, en s'appuyant sur sa proximité géographique, ses accords commerciaux et la fiabilité de ses chaînes logistiques. Au-delà des engrais, les exportations marocaines vers l'Union européenne affichent une dynamique robuste. En 2024, les importations européennes en provenance du Royaume ont atteint 29,8 milliards de dollars (25,3 milliards d'euros). Les équipements de transport représentent 28 % de ces flux, suivis par les machines et appareils (24,6 %), les produits végétaux (11,8 %) et les textiles (11,6 %). Cette diversification sectorielle confirme que le partenariat ne se limite plus aux produits agricoles traditionnels. Sur le front agroalimentaire, les chiffres d'Eurostat placent le Maroc en tête des fournisseurs de légumes de l'Union européenne en 2024. Les exportations ont dépassé le million de tonnes, générant près de 2 milliards de dollars (1,7 milliard d'euros) de recettes, soit une progression de 7 % par rapport à 2023. Dans un contexte d'inflation alimentaire et de tension sur certaines filières, cette performance renforce la place du Royaume comme acteur clé de la sécurité alimentaire européenne. La reconfiguration ne concerne pas uniquement le Maroc. D'autres pays de la région MENA ont également tiré profit du recul russe. L'Égypte a accru ses exportations agricoles, tandis que des producteurs d'hydrocarbures comme l'Arabie saoudite ou l'Irak ont partiellement comblé le vide laissé sur le marché énergétique. L'Algérie et le Qatar ont également renforcé leur présence, bien que dans des proportions plus limitées. Parallèlement, des acteurs comme la Norvège et les États-Unis se sont affirmés comme fournisseurs alternatifs majeurs. Pour le Maroc, l'enjeu dépasse toutefois l'effet d'aubaine conjoncturel. La consolidation de ses parts de marché en Europe pose la question de la durabilité de cette avance : capacité à maintenir des standards environnementaux élevés, gestion des pressions concurrentielles, et adaptation aux futures réglementations européennes, notamment en matière de traçabilité et de transition verte. Dans un environnement international marqué par la fragmentation des échanges et la montée des logiques de blocs, le Royaume apparaît ainsi comme un partenaire stabilisateur pour l'Union européenne. Reste à savoir si cette montée en puissance s'inscrira dans le long terme ou si elle demeurera tributaire des équilibres géopolitiques liés au conflit russo-ukrainien.