Après un début de ramadan dominé par les dépenses alimentaires, le marché des vêtements traditionnels retrouve progressivement sa dynamique à l'approche de l'Aïd al-fitr. Dans les quartiers commerçants comme les Habous à Casablanca, les professionnels observent une reprise de la demande, appelée à s'intensifier durant les dix derniers jours du mois sacré, période clé pour le commerce textile. Chaque année au Maroc, le mois de ramadan entraîne une recomposition nette de la structure des dépenses des ménages. Les dernières analyses du Haut-commissariat au Plan (HCP) montrent que la dépense moyenne par ménage augmente d'environ 18,2% pendant le mois sacré, une hausse principalement tirée par l'alimentation. Le textile et l'habillement suivent une trajectoire particulière dans ce cycle de consommation. Pendant la majeure partie de ramadan, les ménages concentrent leurs budgets sur les produits alimentaires, ce qui entraîne un recul estimé autour de 11,5% des achats vestimentaires. Mais cette contraction n'est que provisoire. À mesure que l'Aïd al-Fitr approche, la demande se redéploie rapidement vers l'habillement, créant un pic commercial très concentré dans les derniers jours du mois sacré. Dans les quartiers historiques du commerce textile, cette saisonnalité reste très visible. Aux Habous à Casablanca, l'un des lieux emblématiques de la vente de vêtements traditionnels marocains, les commerçants observent chaque année la même dynamique. Malgré les tensions sur le pouvoir d'achat et la hausse des prix dans certains segments, l'achat d'habits neufs pour célébrer l'Aïd demeure une pratique profondément ancrée dans les habitudes sociales. Une reprise progressive de la demande à partir de la deuxième moitié de ramadan Dans les galeries commerçantes du quartier des Habous, les boutiques spécialisées dans les vêtements traditionnels constatent déjà les premiers signes de reprise. Abdelilah Nejjari, professionnel du secteur installé dans ce quartier historique, nous explique que la demande a réellement commencé à remonter depuis mercredi dernier, après un début de ramadan traditionnellement plus calme. Selon lui, cette dynamique correspond à un schéma bien connu des commerçants du textile : les achats vestimentaires reprennent progressivement pour atteindre leur pic à l'approche de l'Aïd. Les dix derniers jours du mois sacré concentrent ainsi une part importante des ventes annuelles du secteur. Pour ce professionnel, la tendance observée cette année ne déroge pas à la règle. La fréquentation des boutiques augmente à mesure que l'Aïd se rapproche, un phénomène qu'il décrit comme une saisonnalité commerciale classique pour les vêtements traditionnels marocains.
Les enfants au cœur des décisions d'achat des familles L'une des constantes du marché de l'habillement pendant la période de l'Aïd reste le rôle central des enfants dans les décisions d'achat. Dans la majorité des familles marocaines, la priorité est donnée aux plus jeunes lorsqu'il s'agit de renouveler les tenues pour la fête. Abdelilah Nejjari observe que ce comportement reste inchangé d'une année à l'autre. Lorsqu'un père se rend dans une boutique pour acheter une tenue traditionnelle, il repart très souvent avec plusieurs articles destinés à ses enfants. Ce réflexe familial explique la forte demande pour les jabadors, les petites djellabas et les ensembles traditionnels pour garçons. Le comportement du marché pour les hommes et les enfants reste ainsi très proche de celui observé les années précédentes. Malgré les fluctuations économiques, la dimension symbolique de l'achat de vêtements pour l'Aïd continue de structurer les habitudes de consommation. Une demande féminine portée par une clientèle subsaharienne en hausse Si les comportements masculins et familiaux évoluent peu, certains segments connaissent toutefois de nouvelles dynamiques. Cette année, Abdelilah Nejjari constate une progression notable de la clientèle féminine originaire d'Afrique subsaharienne. Selon lui, cette demande s'est particulièrement renforcée durant cette saison. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène, notamment l'augmentation de la présence d'étudiantes et de professionnelles subsahariennes dans les grandes villes marocaines, ainsi que l'attrait croissant pour les vêtements traditionnels marocains dans certaines cultures africaines. Les pièces féminines, notamment les gandouras, les caftans ou certaines tenues inspirées du jabador, séduisent de plus en plus cette clientèle, qui contribue désormais à dynamiser une partie du marché dans les quartiers spécialisés. Un marché qui continue de progresser d'année en année Malgré les tensions sur le pouvoir d'achat observées ces dernières années, les professionnels du secteur restent globalement optimistes quant à l'évolution de la demande. Selon Abdelilah Nejjari, les ventes de vêtements traditionnels progressent en moyenne de 10 à 15% chaque année. Cette croissance s'explique par plusieurs facteurs structurels. La dimension culturelle de l'Aïd al-Fitr joue un rôle déterminant, tout comme la croissance démographique et l'élargissement progressif de la clientèle. Même lorsque les budgets sont contraints, de nombreuses familles maintiennent cette dépense jugée essentielle pour marquer la fête. Pour les commerçants spécialisés, la période de l'Aïd demeure ainsi l'un des moments clés de l'année, capable de compenser en partie les périodes plus calmes. La «ferracha», un circuit informel en perte de vitesse Pendant longtemps, une partie importante du commerce vestimentaire à l'approche de l'Aïd s'effectuait dans le circuit informel. Les étalages au sol, communément appelés «ferracha», occupaient de nombreuses rues commerçantes, attirant une clientèle sensible aux prix pratiqués. Ce mode de vente présentait toutefois certaines limites pour les consommateurs. L'échange d'articles était souvent impossible, les stocks étaient très limités et les vendeurs disparaissaient parfois rapidement une fois la marchandise écoulée. Cette année, selon Abdelilah Nejjari, ce phénomène devrait être beaucoup moins visible. Les actions entreprises par les autorités pour limiter l'occupation informelle de l'espace public ont réduit la présence de ces vendeurs dans plusieurs zones commerciales. Pour les commerçants disposant d'une boutique, cette évolution pourrait contribuer à rééquilibrer la concurrence et à rediriger une partie de la clientèle vers les magasins installés. Des prix en hausse mais une offre toujours accessible Comme dans de nombreux secteurs de l'économie, les vêtements traditionnels marocains ont connu une hausse de leurs prix ces dernières années. L'augmentation du coût des tissus, de la main-d'œuvre et des charges logistiques a progressivement renchéri certaines pièces, en particulier dans les segments artisanaux. Cependant, le marché reste extrêmement diversifié. L'offre s'étend aujourd'hui de produits artisanaux haut de gamme à des articles plus accessibles issus de productions semi-industrielles. Cette segmentation permet à une large partie des ménages de trouver une tenue adaptée à leur budget. Dans les faits, malgré les hausses observées, la tradition d'acheter des vêtements pour l'Aïd demeure solidement ancrée. Pour de nombreux parents, offrir une tenue neuve à leurs enfants reste un geste incontournable pour célébrer la fin de ramadan. À l'approche de l'Aïd al-Fitr, les rues commerçantes marocaines entrent ainsi dans leur phase la plus intense de l'année. Derrière cette effervescence se cache un mécanisme économique bien rodé, dans lequel le textile prend le relais des dépenses alimentaires pour accompagner la fin du mois sacré. Dans un contexte où les arbitrages budgétaires deviennent plus fréquents, la résilience de cette tradition de consommation rappelle à quel point certaines pratiques sociales continuent de structurer durablement l'économie du commerce de proximité. Abdelhafid Marzak / Les Inspirations ECO