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Lions de l'Atlas : quel cap après le changement de coach ?
Publié dans Les ECO le 09 - 03 - 2026

À trois mois de la Coupe du monde 2026, le Maroc a choisi de refermer la page Walid Regragui pour confier les rênes des Lions de l'Atlas à Mohamed Ouahbi. Derrière ce changement à haut risque, la FRMF ne parie ni sur l'improvisation ni sur la rupture pure, mais sur une continuité redéfinie : celle d'un projet national qui veut désormais transformer les performances, les promesses et les titres glanés chez les jeunes en sacres chez les A.
C'était probablement le secret le moins bien gardé de la planète foot. Quelques semaines après sa défaite en finale de la CAN 2025, et quelques jours seulement après deux démentis fermes, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) a acté jeudi le départ de Walid Regragui du banc de la sélection nationale. Une décision lourde, prise à un moment hautement sensible du calendrier, à moins de cent jours de l'entrée en lice du Maroc en Coupe du monde 2026.
Plus qu'un simple changement d'entraîneur, ce choix ouvre une nouvelle séquence dans la trajectoire récente des Lions de l'Atlas, entre la nécessité de préserver les acquis d'un cycle historique et l'ambition d'enclencher un supplément d'âme susceptible de transformer une sélection redoutée en sélection titrée.
Un cycle inachevé
Le technicien de 50 ans, nommé en août 2022, s'en va avec un bilan plus qu'honorable : 35 victoires, 9 nuls et seulement 5 défaites. Regragui, c'est aussi le sélectionneur qui a ramené les Lions de l'Atlas en finale d'une Coupe d'Afrique pour la première fois depuis 2004. Sous sa houlette, le Maroc est devenu la première nation africaine à se hisser en demi-finale d'une Coupe du monde. Il laisse aussi les Lions de l'Atlas à la huitième place du classement FIFA, le meilleur ranking de leur histoire. Il a également mené la sélection durant une impressionnante série de 19 victoires consécutives, un record absolu.
À cela s'ajoute un élément moins quantifiable, mais sans doute tout aussi décisif : sous son mandat, le Maroc a changé de stature. La sélection n'est plus apparue comme un outsider capable de coups d'éclat ponctuels, mais comme une équipe installée dans le haut du panier international, en mesure de tenir son rang, d'assumer des ambitions élevées et de faire face aux grandes nations sans complexe. C'est aussi cela, l'héritage de Regragui : avoir fait entrer les Lions de l'Atlas dans une autre catégorie symbolique.
Toutefois, malgré ces états de service plus que corrects, il lui aura malheureusement manqué la récompense absolue de toute quête : un sacre. Cela laisse une tâche sur le parcours plus qu'exemplaire de celui qui était arrivé sur le banc des Lions au lendemain d'une saison 2022 à l'issue de laquelle il avait remporté le titre de champion du Maroc et soulevé la Ligue des champions CAF avec le Wydad de Casablanca. Le paradoxe de son passage à la tête de la sélection tient précisément à cela : il a porté l'équipe à un niveau de visibilité et d'exigence inédit, mais sans parvenir à lui offrir le trophée qui aurait achevé de faire basculer son mandat dans une autre dimension.
C'est d'ailleurs ce qui rend son départ aussi complexe à lire. Car sur le strict plan des résultats, peu de sélectionneurs africains peuvent revendiquer un tel bilan sur une période aussi courte. Mais dans un football marocain désormais structuré autour d'ambitions maximales, la performance ne se mesure plus seulement à l'aune du parcours, mais à celle de la consécration. Après le Qatar, puis deux CAN sans titre, dont la dernière disputée à domicile et perdue en finale face au Sénégal, le sentiment dominant n'était plus celui de la progression, mais celui du rendez-vous manqué. Regragui a élevé le niveau d'attente au point de devenir, d'une certaine manière, prisonnier de sa propre réussite.
Lors de la cérémonie de passation, Regragui a rappelé qu'à son arrivée, «l'objectif c'était de faire grandir cette équipe (...), mais surtout de lui inculquer la culture de la gagne».
Une quête malheureusement inachevée, la dernière marche, celle menant au trophée, n'ayant donc pas été franchie. «Mon départ, aujourd'hui, s'inscrit dans une logique d'évolution et non pas de renoncement, le tout pour le bien de notre football», a-t-il déclaré.
Cette formule n'a rien d'anodin. Elle suggère que le départ n'est pas uniquement la conséquence d'une sanction sportive, mais aussi l'acceptation d'une fin de cycle. Tout se passe comme si la Fédération, et sans doute le sélectionneur lui-même, avaient considéré que le groupe avait besoin d'un nouveau souffle pour continuer à avancer. La décision peut paraître brutale au regard du calendrier, mais elle obéit à une logique déjà vue dans le football de haut niveau : lorsque l'élan se grippe, les dirigeants cherchent moins à effacer le passé qu'à réactiver l'énergie du collectif avant qu'il ne soit trop tard.
Créer une rupture dans la continuité
Pour passer au palier suivant, la FRMF a décidé de se tourner vers Mohamed Ouahbi, 49 ans, jusqu'alors sélectionneur des U20. Un choix opéré dans un timing qui interroge : nous sommes à trois mois d'une Coupe du monde où le Maroc sera forcément attendu, après les belles promesses nées de son épopée au Qatar, il y a trois ans. Mais il faut se rappeler que c'est dans les mêmes conditions que Regragui avait pris les rênes de la sélection : trois mois avant le Mondial. Le reste appartient à l'histoire. Ce parallèle nourrit évidemment l'espoir de voir se reproduire une dynamique comparable. Mais il dit aussi quelque chose de la culture décisionnelle de la FRMF, qui n'hésite plus à trancher tardivement lorsqu'elle estime qu'un nouvel élan est nécessaire.
En août 2022, le pari Regragui s'était révélé gagnant au-delà de toutes les attentes. En mars 2026, c'est un nouveau coup de dés calculé qu'opère l'instance fédérale, avec l'idée que la fraîcheur d'un regard, le renouvellement du message et la remise en concurrence implicite du groupe peuvent produire un surcroît d'intensité dans la dernière ligne droite avant le Mondial. En misant sur un technicien marocain, la FRMF fait donc le choix de la continuité. Une continuité légitimée par les bons résultats obtenus ces dernières années dans les différentes catégories.
Ouahbi vient de remporter la Coupe du monde U20. Tarik Sektioui, un temps cité pour succéder à Regragui sur le banc, s'est illustré en remportant le CHAN, puis la Coupe arabe avec les A'. De leur côté, Nabil Baha, sacré champion d'Afrique avec les U17, et Issam Charai, également couronné avec les U23 en Coupe d'Afrique, ont aussi donné des gages d'excellence des techniciens made in Morocco. Hors du Royaume, les exemples de techniciens marocains qui brillent ne manquent pas, qu'il s'agisse de Hussein Ammouta ou de Jamal Sellami, à l'œuvre dans le Golfe.
Cette succession de réussites commence à dessiner bien davantage qu'une série de bons résultats isolés. Elle donne corps à l'idée d'une véritable école marocaine d'entraîneurs, capable d'exporter ses compétences, de répondre aux exigences de la formation comme de la compétition, et de s'inscrire dans une vision plus large du développement du football national.
En ce sens, le choix de Ouahbi ne s'explique pas seulement par son titre mondial avec les U20 ; il s'inscrit dans une politique fédérale de valorisation des compétences nationales, assumée et cohérente. Avec un tel vivier, et les succès rencontrés dans les différentes catégories, il est désormais question de capitaliser sur l'héritage de Regragui pour mener l'équipe fanion à son premier trophée depuis 1976. Une mission que Ouahbi est disposé à mener.
«Je suis animé d'une forte détermination à poursuivre le travail déjà commencé afin de capitaliser sur les acquis et permettre à la sélection marocaine de continuer à briller», a-t-il déclaré lors de sa présentation.
Dans le communiqué officialisant sa nomination, la FRMF parle de «transition stratégique». En promouvant un sélectionneur issu des catégories de jeunes, la FRMF envoie un message clair : l'équipe A ne doit plus être pensée comme un espace déconnecté du reste de la pyramide, mais comme l'aboutissement d'un travail de fond mené à la base. Autrement dit, Ouahbi n'arrive pas seulement pour préparer le Mondial 2026 ;
il arrive aussi pour renforcer le lien entre la formation, la progression des talents et la sélection fanion.
Le profil Ouahbi, entre méthode et promotion interne
À cet égard, le profil du nouveau sélectionneur n'est pas neutre. Mohamed Ouahbi s'est imposé avec les U20 comme un entraîneur attentif à la structuration du jeu, à la discipline tactique et à l'accompagnement individualisé des jeunes joueurs. Le sacre mondial décroché au Chili n'a pas seulement récompensé une génération talentueuse ; il a également mis en lumière une capacité à organiser, à gérer et à faire grandir un groupe dans la compétition.
Cette aptitude à faire éclore des profils et à intégrer des joueurs dans un cadre collectif lisible pourrait constituer l'un de ses principaux atouts au moment de reprendre une sélection A riche en talents, mais désormais confrontée à l'obligation de convertir son potentiel en trophées. Son parcours, marqué par une formation en Europe et une expérience dans le développement des jeunes talents, correspond aussi à la direction empruntée par le football marocain ces dernières années.
Le Royaume n'investit plus seulement dans les infrastructures ou la détection : il investit aussi dans des méthodes, dans un encadrement moderne et dans la création d'une passerelle entre les sélections de jeunes et l'équipe première. En cela, la promotion de Ouahbi est hautement symbolique. Elle valide l'idée que la formation n'est plus un secteur périphérique, mais un réservoir direct pour la performance au plus haut niveau. Le message adressé au vestiaire est tout aussi important.
En affirmant qu'il se basera d'abord sur les performances des joueurs, et non sur leur âge ou le championnat dans lequel ils évoluent, Ouahbi laisse entendre qu'aucun statut ne sera figé. Cela ouvre potentiellement une nouvelle phase de concurrence interne, dans laquelle les cadres expérimentés devront cohabiter avec une génération montante de joueurs qui poussent derrière. Dans un contexte de compétition mondiale, cette remise en tension du groupe peut être bénéfique, à condition qu'elle soit maîtrisée.
Une nouvelle vague à intégrer
C'est d'ailleurs l'un des enjeux majeurs du mandat qui s'ouvre. Le Maroc dispose aujourd'hui d'une profondeur de vivier qu'il n'avait pas toujours eue par le passé. Plusieurs jeunes talents émergent dans les clubs européens et incarnent l'avenir des Lions de l'Atlas. Gessime, qui évolue au RC Strasbourg, ou encore Zabiri, Baha, Belmokhtar, Maâma et Baaouf symbolisent cette nouvelle vague prête à porter haut les couleurs du Maroc dans les années à venir.
L'arrivée de Ouahbi pourrait accélérer l'intégration progressive de certains de ces profils, non pas dans une logique de révolution immédiate, mais dans celle d'un renouvellement maîtrisé. Sa connaissance intime de cette génération constitue en effet un avantage précieux.
Là où un sélectionneur extérieur aurait dû découvrir, évaluer puis hiérarchiser ces joueurs en peu de temps, lui les connaît déjà, sait ce qu'ils peuvent apporter, mesure leur maturité et peut plus facilement identifier ceux qui sont prêts à faire le saut vers le très haut niveau international. Cela ne signifie pas pour autant que le Maroc se dirigera vers un grand chambardement.
Le nouveau sélectionneur l'a lui-même laissé entendre, en affirmant qu'il n'y aurait pas de grande révolution. Et cela semble aller de soi : à trois mois d'une Coupe du monde, il serait périlleux de bouleverser l'ossature d'un groupe qui a déjà des repères, une expérience collective et des automatismes. En revanche, des ajustements ciblés, des inflexions dans les choix ou dans l'animation du jeu, voire une redistribution plus subtile des rôles, apparaissent tout à fait plausibles.
Le vrai défi : passer du statut à la consécration
Au fond, c'est bien là que se situe le défi principal. Le Royaume n'a plus à prouver qu'il possède des joueurs de haut niveau, un encadrement compétent, des infrastructures performantes et une ambition crédible. Il doit désormais démontrer qu'il est capable de transformer cette montée en gamme en titres.
Le passage de Regragui à Ouahbi raconte précisément ce basculement : il ne s'agit plus de faire exister le Maroc parmi les grandes nations, mais de l'y installer durablement par la victoire. C'est aussi pourquoi la nomination de Ouahbi dépasse largement le simple cadre du Mondial à venir. Bien sûr, sa première évaluation aura lieu aux Etats-Unis, au Mexique et au Canada. Bien sûr, le groupe C, avec le Brésil, l'Ecosse et Haïti, offrira d'emblée un test sévère sur la capacité des Lions à absorber ce changement. Mais l'horizon réel est plus large.
La Coupe du monde 2030, que le Maroc coorganisera, est déjà dans toutes les têtes. Et pour espérer y arriver avec une équipe mature, structurée et compétitive, il faut dès maintenant consolider un modèle où les sélections de jeunes, les entraîneurs nationaux et la sélection première avancent dans la même direction. Vu sous cet angle, la nomination de Mohamed Ouahbi tient à la fois du pari de court terme et de la décision de système.
Pari, parce qu'il faudra rapidement trouver le ton juste, préserver l'équilibre du vestiaire et répondre à une attente populaire immense. Décision de système, parce qu'elle entérine une vision : celle d'un football marocain qui veut cesser de dépendre des solutions importées ou improvisées, pour faire confiance à sa propre filière technique et à sa propre génération montante. Walid Regragui aura donc laissé un héritage considérable, mais inachevé. Mohamed Ouahbi hérite, lui, d'une équipe qui n'a plus le droit de se contenter d'être admirée.
Entre les deux, la Fédération tente un mouvement délicat : créer une rupture assez nette pour relancer la dynamique, sans casser la continuité qui a permis au Maroc de changer de dimension. C'est sans doute dans cette tension, entre fidélité aux acquis et exigence de dépassement, que se jouera le prochain cap des Lions de l'Atlas.
Darryl Ngomo / Les Inspirations ECO


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